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L’histoire d’Adèle H.

 D’une fresque historique, il ne reste pas grand chose chez l’Adèle H. de Truffaut : pas de démonstrations mondaines ou militaires à outrance ou de décors spectaculaires, mais une déchéance amoureuse érigée en spectacle, et dont il ne fait pas mystère. Une fois de plus, le réalisateur excelle dans ce qu’il adore peindre, la psychologie amoureuse. Mais s’il a déjà mis en scène des duos, il peint ici toute la solitude d’une Isabelle Adjani qui sombre dans un drame intimiste, et où l’objet d’amour, lui, se caractérise par son absence ou son mutisme. Adèle quitte l’Europe par amour, et croit ainsi commettre un acte d’émancipation familiale : elle tombe à la place dans une dépendance amoureuse malsaine. Adèle Hugo et François Truffaut font de l’être aimé une œuvre : un livre, ou un film.

Adèle Hugo, fille du fameux écrivain, quitte le domicile familial pour le Canada, peu après la noyade de sa sœur Léopoldine, qui l’a traumatisée. Elle espère y retrouver son amant le lieutenant Pinson. Celui-ci ne cessera de la repousser, et Adèle de persévérer, s’autorisant toutes les folies pour le séduire ou le détruire socialement. Malgré toutes les implorations de son père avec qui elle entretient une correspondance postale, Adèle refusera de rentrer en Europe, et tombera finalement dans la folie. De la vie de cette femme qui passa 30 ans en hôpital psychiatrique, il nous reste un témoignage de trois mille pages, dont Truffaut reprend les années décisives.

 

La maladie d’amour : fenêtres sur scène

Truffaut donne ici à voir, dans une épure, sa vision d’un amour sacrificiel, pathétique – don de soi sans retour (sacrifice de sa vie sociale, de sa famille ; bref, de soi et des autres).
Rencontrant une prostituée dans la rue, Adèle l’envoie chez celui qu’elle aime pour faire hommage à sa beauté, lui qui « mérite d’avoir toutes les femmes du monde. »
Un soir, Adèle assiste au spectacle d’un hypnotiseur et souhaite solliciter ses services afin de convaincre le lieutenant de l’épouser, quitte à payer une somme astronomique.

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Ces deux scènes peuvent nous paraître cocasses, et nous font rire, mais d’un rire noir, qui révèle tout le tragique de la situation, celui d’un désespoir total et d’un culte voué à une statue idolâtrée mais déshumanisée. Le lieutenant Pinson est élevé au rang d’icône autour duquel Adèle se perd en bruit et mouvement, pour n’être plus confrontée qu’à du marbre. Progressivement, l’objet d’amour importe peu, seule l’idée compte : celle d’une consumation davantage qu’une consommation. Adèle incarne à elle seule la déraison amoureuse, dans tout ce qu’elle a de plus ridicule et tragique.

Le libraire épris d’Adèle H la guette par la fenêtre de son magasin. Adèle H. observe par la fenêtre le lieutenant Pinson avec une autre femme. Truffaut admire – amoureusement – Adjani et ses 19 ans, derrière la caméra. Dans toutes ces mises en abyme on voit combien l’être aimé est avant tout objet de spectacle.

La regardée regardant : des maux naissent les mots

Mais voir Adèle H. en simple victime d’un amour unilatéral serait trompeur, tant le personnage est construit sur une opposition, entre lucidité et aveuglement. Adèle qui se perd en amour, semble se retrouver dans la mise en scène excessive de sa détresse et dans la conscience lucide de son état, qui est rendue fertile par l’écriture de son journal. Un grand mal pour un grand bien. S’il est de l’espoir dans ce film, c’est qu’il donne à voir la naissance de la vocation d’écrivain, où c’est la vie même qui nourrit les mots (après avoir surpris celui qu’elle aime avec une autre femme, elle dit ne plus être triste et penser à toutes « les femmes tristes mariées et les prostituées » ). En échouant en amour, Adèle réussit sa mission d’écrivain : extraire de son expérience personnelle la destinée de toute une condition, à la fois féminine, et amoureuse.

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Cette réflexivité montre combien Adèle s’érige elle-même en héroïne tragique : Adèle personnage de sa propre œuvre est amenée à souffrir, Adèle écrivain observant un personnage, est amenée à s’analyser. On comprend peu à peu le goût d’Adèle pour jouer des personnages, elle qui s’invente successivement « Miss Lully », « Léopoldine » ou « Mrs. Pinson » et se décrit dès ses premiers mots comme « romanesque ». Le personnage manie avec habileté le travestissement et des attitudes théâtrales, se déguisant en homme et parlant à haute voix dans sa chambre, comme si elle était en face d’un public.

(Isabelle Adjani n’était-elle pas elle même déçue par la facilité des rôles de cinéma, elle qui était accoutumée à jouer du Racine et réclamait de l’excessif, de l’abandon, en un mot, du théâtral ?)

Jeu enfantin ou symptôme d’une psychose, personnage théâtral ou personnage schrizophrénique, la frontière est mince ; et si les interactions entre personnages sont peu nombreuses, elles sont remplacées par tous ceux qui habitent le seul personnage d’Adèle.
D’ailleurs, la réciprocité des sentiments importe peu : il faut le geste, le simulacre (une lettre d’intention, un baiser), bref, du donner à voir.

 

Dissection d’une déchéance

On réalise combien Adèle sombre dans la folie le jour où elle cesse de s’observer et d’observer les autres : de sa pudeur des premiers instants du film, où elle cherche à cacher son identité, c’est vers une mise à nu qu’elle progresse, finissant à l’état de pauvresse errant dans les rues, décoiffée et en haillons. On verrait presque dans cette négligence la promesse d’une rémission – avant de se souvenir qu’il s’agit là encore d’une réaction de déni face à la réalité.

Truffaut nous force à un regard très scientifique, presque clinique sur une déchéance qui se révèle avant tout par des signes extérieurs : un teint qui pâlit, des cernes naissantes, une robe salie. En choisissant de ne pas montrer les instants d’amour que partagent, avant leur séparation, Adèle et le lieutenant, Truffaut a eu l’intelligence de ne pas être complaisant avec l’héroïne qui lui ressemblait, et l’Adjani qu’il aimait : Adèle pense à la chaleur du souvenir de son amant, et, de lui, nous ne voyons que l’indifférence.

Là où la destruction est la seule partie visible du sentiment amoureux, on ne peut s’empêcher de penser à cette réplique, prononcée par Belmondo puis par Gérard Depardieu, mais toujours adressée à Catherine Deneuve : « Tu es belle, si belle que te regarder est une souffrance. » (Le Dernier Métro, La Sirène du Mississipi)

 

Romanesque de la réalité, réalité du romanesque

Léopoldine la Comblée meurt trop tôt.
Adèle l’Eplorée vit trop tard.
Truffaut était Adèle H, Adjani le sera. (Récemment, elle a déclaré à Libération :  « Paradoxalement, j’ai commencé à souffrir à la place d’Adèle, ou plutôt comme elle, quelques saisons après le film. Aujourd’hui, je le vois comme une prémonition, un avertissement. Il m’indiquait ce qui serait mon tropisme fatal, ma vocation malheureuse. »)

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Tragique d’autant plus palpable qu’il est historique et fait planer le spectre d’une malédiction familiale sur les sœurs Hugo, et reste le film maudit entre Adjani et Truffaut : que demander de plus au réel que d’être romanesque ?

Camille Martin

 

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