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Second souffle pour l’affiche politique avec Dugudus

Quelle histoire pour l’affiche politique  ?

L’affiche est longtemps restée marginale par rapport aux autres moyens d’expressions politiques ou contestataires, comme la presse d’opinion, les clubs, les autorités morales (instituteurs, prêtres), le recours aux intellectuels (artistes, écrivains) pour défendre une cause.

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Au début du XIXe siècle, c’est la caricature politique qui s’épanouit et devient le genre privilégié de la contestation, en même temps que l’affiche publicitaire qui se développe en laissant l’affiche politique sur le carreau. Mais l’affiche politique qui sert aux premières campagnes électorales (à partir de 1848 selon Danielle Guillot) rend un grand service aux populations analphabètes qui doivent se contenter d’une image pour se représenter les différents prétendants à l’élection.

C’est avec la première guerre mondiale que la propagande utilise l’affiche comme support privilégié à ses manipulations par l’image  : il faut mobiliser les troupes contre l’ennemi, promouvoir la sécurité nationale. Avec la révolution de 1917, l’iconographie manichéenne prend son essor et s’installe définitivement dans l’imagerie propagandiste  : «  à gauche les cortèges enthousiastes, les drapeaux brandis, les glaives flamboyants et l’union sacrée de l’ouvrier, du pays et du soldat. A droite, l’hydre de la réaction, le capitalisme vampire et les généraux factieux stipendiés par l’étranger.  » (La politique et ses images, Jean-Paul Gourevitch)

C’est à cette même époque que la propagande se professionnalise et s’institutionnalise. Des années plus tard elle sera largement utilisée par le système nazie pour la Gleichschaltung, ou sujétion conjointe de la société allemande.

En France, c’est avec la révolte étudiante de mai 1968 que se transforme l’affiche française. L’école des beaux-arts et l’école des arts décoratifs de Paris installent des ateliers collectifs où des affiches sont votées en assemblée, imprimées puis collées dans la nuit. Cette utilisation populaire de la sérigraphie en une seule couleur s’épanouit car c’est une technique d’impression facile à employer.
Mais l’affiche finit par perdre de sa force persuasive avec l’arrivée des nouveaux médias (télé, internet) qui proposent autant de moyens pour promouvoir ou au contraire défier le pouvoir, bref, pour s’exprimer.

L’affiche comme expression citoyenne  : quand dessiner est un acte citoyen

C’est avec cette tradition perdue que l’artiste parisien Dugudus cherche à renouer. Rendre vie à l’affiche politique et militante, redonner aux murs les propriétés de communication que la publicité semble avoir jalousement pris d’assaut. Le but de l’artiste n’est pourtant pas de participer à la communication politique telle qu’on la conçoit aujourd’hui. S’il est très marqué à gauche, Dugudus ne fait la promotion d’aucun candidat. Son travail est avant tout l’expression d’une contestation, la dénonciation des maux de la société française et plus largement européenne. Dugudus met en scène ce qui selon lui déforme la France  : les inégalités, les discriminations envers les homosexuels, envers les femmes, envers les minorités ethniques et le racisme (avec notamment la Quinzaine antiraciste et solidaire). Il critique également les hautes sphères du pouvoir, autant capitalistes que politiques (les deux étant souvent liées).

Privilégiant ainsi le format de l’affiche qu’il associe à sa pensée militante, il consacre son travail à ce que Gourevitch appelle la «  rhétorique du non  », la «  stratégie du refus  » avec le «  principe de l’image anthropomorphique qui transforme l’adversaire en bête malfaisante et en objet dérisoire  ». Chez Dugudus, l’animal est très présent  : mouton, vache, cochon, crocodile, le panel animalier est infini pour décliner le pouvoir de l’état ou les têtes capitalistes.

S’il allie souvent des petites phrases choc à ses images, comme par exemple le très ingénieux «  lèche moi tranquille  » au double sens très prégnant (et que nous avons abordé ensemble dans l’entretien ci-dessous), Dugudus préfère privilégier l’image à un slogan secondaire. La «  patte Dugudus  » est reconnaissable entre mille  : beaucoup de couleurs bichromes, l’abondance du rouge (couleur socialiste par excellence), des symboles simples très connotés, avec par excellence l’utilisation savamment détournée des symboles capitalistes comme la cigarette, la Vache Kiri, ou le père Noël, et enfin un design épuré pour renforcer l’impact de l’image principale.

Rencontre avec cet artiste original.

Tu as fait tes études à l’école Estienne puis aux Gobelins avant d’intégrer l’ISDI, Instituto Superior de Diseño à la Havane, donc le graphisme fait partie de ta vie depuis longtemps. Mais tu es aussi un militant du terrain, tu t’investis beaucoup dans la vie publique. Quand as-tu commencé à associer ton engagement politique à ton travail artistique  ?

C’est vrai que depuis très jeune, j’ai grandi avec un crayon à la main. J’ai eu la chance de savoir tôt là où je voulais aller et dès la seconde j’ai intégré l’école d’art Estienne. Il y avait une seule classe de seconde et j’ai fait partie des quelques privilégiés à accéder à cette école si jeune. Durant ces trois années, j’ai baigné dans l’ambiance des ateliers de gravure, de reliure, de typographie ou de modèles vivants. Le graphisme est arrivé par la suite. J’ai commencé à m’en rapprocher lors de mon BTS communication visuel. Les cours avaient cependant du mal à m’intéresser, je les trouvais déconnectés de mes aspirations. Le graphisme a pris une autre dimension lorsque j’ai découvert un ancien collectif de graphistes, Grapus formé après les événements de Mai 68. Leurs images avaient une vraie force, un contenu, une histoire et voulaient changer la société. Au même moment, Nicolas Sarkozy était arrivé au pouvoir. J’étais scandalisé par sa politique. Je me suis rapproché du Mouvement des Jeunes Communistes à Paris et j’ai commencé à militer. Je suis devenu responsable de la communication en très peu de temps. J’y ai trouvé un vrai intérêt et une grande motivation en alliant ce que j’apprenais en cours et les différents besoins de nos luttes.

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Après ton séjour à Cuba, tu t’es passionné pour l’affiche, qui est désormais un peu ta marque de fabrique et ta meilleure signature. Mais pourquoi ce format là en particulier  ? Qu’est ce que le format de l’affiche véhicule selon toi, et qu’un autre format ne possède pas forcément  ?

C’est une question qui anime de nombreux débats. Beaucoup de gens issus de la «  communication et du marketing  » pensent que ce support est désuet et qu’il vaut mieux se tourner aujourd’hui vers de nouveaux médias. Je pense que l’un ne va pas sans l’autre. L’affiche est premièrement une tradition inscrite dans notre histoire. C’est l’élément le plus significatif duquel se décline tout le reste. L’affiche a une force, lorsqu’elle est bien réalisée, qu’aucun autre support ne peut avoir. Elle s’impose à nous, à notre regard sans demander notre avis et touche à notre imaginaire, notre subconscient et notre sensibilité. C’est un objet encore important et les gens y sont attachés. Je le constate tous les jours. Il pérennise un message, une opinion et à travers une esthétique propre à son temps.

L’affiche est plus généralement un moyen d’expression que d’information per se, domaine de prédilection des médias traditionnels (presse, radio, télé). Pourquoi selon toi  ?

Une bonne affiche doit synthétiser une idée et la rendre graphiquement forte pour être entendue. Je vois l’affiche comme un point d’entrée ou une porte à pousser vers l’information. L’affiche politique ou sociale pointe des faits de société afin de sensibiliser les gens et de les amener à réfléchir et à débattre. Une affiche avec trop d’informations perd son sens et rend son message transparent.

Tu as fais tes armes sur les murs de la capitale en y accolant tes dessins sous forme d’affiches. A notre époque où quasiment toute communication se fait de préférence via les médias audiovisuels, tu n’as pas peur que les passants restent indifférents à ton message  ?

C’est justement tout le contraire que j’observais. Une affiche sur un mur a un temps de vie très court, peut être deux ou trois jours, pas plus. Il y a les services de nettoyage de la ville bien actifs, les opposants à mes idées ou les collectionneurs qui décollent minutieusement ces images. Mais bien placée, à hauteur de vue, une affiche ou l’œuvre d’un street-artiste est photographiée puis diffusée sur internet de nombreuses fois. J’aperçois encore sur Facebook des photos de mes affiches photographiées il y a plusieurs années. Ces images ont aujourd’hui une seconde vie justement grâce aux médias audiovisuels.

Pour Gilles Achache, qui a étudié le modèle de communication propagandiste, le recours à l’image à défaut d’utiliser un texte permet de décourager le discours. Selon lui, il ne s’agit pas de déchiffrer, de réfléchir, mais d’investir et de s’identifier. Tu es d’accord  ? Dans quelle mesure trouves-tu que c’est vrai au niveau de la force persuasive de ton travail  ?

Je pense qu’un discours et une image ne sont pas comparables. Il s’agit de deux choses bien distinctes. Dans mon cas ce sont les images qui m’ont amenées aux discours et non le contraire. Je pense que la majorité de nos concitoyens ne possèdent ni le temps ni l’énergie de s’attaquer à des textes politiques. C’est une chance de pouvoir le faire et ce n’est pas donné à tout le monde. Dans cette même majorité, il y a des gens qui ne comprennent plus rien à la politique et qui malheureusement la délaissent. Une image par le ton qu  ‘elle emploie et par son esthétique peut redonner du désir et de l’énergie au combat politique. J’utilise l’humour dans mes affiches. Je me dis que là où un discours peut être long et ennuyeux, une affiche peut avoir un effet plus mobilisateur et joyeux.

On reconnaît tout de suite ce que j’appelle la «  patte Dugudus  ». Tes travaux empruntent beaucoup d’éléments à l’imagerie propagandiste communiste, tu n’as pas peur que justement cette connotation clairement communiste rebute certains citoyens  qui ne partagent pas tes opinions ?

Il y a un aspect très négatif à l’emploi du mot propagande et ce depuis Hitler avec Goebbels, ministre de la propagande du Troisième Reich. Pourtant la propagande de nos jours est partout, elle envahit nos écrans, nos journaux de manière informelle et déguisée. Je ne crois pas utiliser les caractéristiques de l’imagerie communiste à laquelle tu te réfères. Mon travail est loin du constructivisme ou du réalisme socialiste. Mes racines sont plus proches de l’affiche polonaise, cubaines et de mai 1968. Mes images font références à une culture visuelle populaire qui s’est vue disparaître peu à peu avec l’arrivée des nouveaux outils informatiques. Les gens sont attachés à cette imagerie car nos murs manquent de rêves et de révoltes. Si certains sont rebutés par mes affiches, qu’ils aillent dans le métro, la société de consommation s’y affiche à grands moyens  !

Comme l’a dit Durkheim, on peut noter «  l’importance primordiale qui revient à l’école dans la formation morale du pays  », c’est à dire que l’apprentissage et l’acquisition de la citoyenneté passent par les bancs de l’école. Si beaucoup d’élèves sont en conflit avec le système éducationnel et scolaire français, ton statut d’intervenant ponctuel (et ton âge) peut apparaître comme une sorte d’intermédiaire peut être plus proche d’eux. En effet, depuis octobre 2013, tu donnes des cours de graphisme à des élèves de quatrième à Montreuil grâce à l’association Poster4tomorrow. Au delà de l’aspect gratifiant et récréatif de la création graphique, est-ce que tu essayes de susciter chez eux l’instinct et/ou l’expression citoyenne  ? Après tout, ces jeunes là sont les électeurs de demain et on sait que l’abstention aux élections se diffuse de plus en plus.

La était aussi le but de ces interventions. Lorsque je dirige un workshop ou que je présente mon travail à des classes, l’objectif est de les faire réagir, en bien ou en mal puis d’obtenir d’eux un déclic. Il est difficile de juger, dans le cas de la classe de 4e que j’ai pu suivre durant une année, l’apprentissage des questions liées à la citoyenneté. Ces élèves viennent d’un milieu très défavorisé où les parents subissent le chômage de plein fouet. La vision qu’ils ont du futur est très limitée et il n’est pas si simple de parler d’art et de graphisme à ces enfants. Lorsque l’on arrive à intéresser un ou deux élèves, c’est déjà une réussite. Je n’ai aucun mérite à avoir donner ces cours et je ne suis pas là à m’en féliciter. J’ai découvert une réalité, celle d’être professeur dans une ZEP et de devoir coûte que coûte et sans relâche essayer de transmettre quelque chose. Il faut utiliser leurs référents pour se faire comprendre en parlant du graphisme tel qui les entoure.

Ton affiche pour l’exposition collective Walls and Rights 2 montre trois bouches féminines qui sortent généreusement leur langue avec écrit «  lèche moi tranquille  », jeu de mot très astucieux au double sens. Avec cette affiche, tu le dis toi même, tu voulais illustrer la «  vision machiste que porte la société sur la femme-objet  ». Tu as d’ailleurs beaucoup travaillé contre le sexisme. En France, on a l’impression que le féminisme se ringardise un peu et reste considéré comme une tare pour beaucoup. Tu ne te sens pas un peu seul quand il s’agit de militer pour les droits des femmes  ?

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Quand bien même je me sentirai seul sur ces sujets, je continuerai à les exploiter car ils font partie des choses qui m’animent et qui motivent mon engagement. Je ne partage pas cet avis sur le féminisme, je pense qu’il prend de nouvelles formes. Notre société évolue rapidement et les enjeux que connaissaient nos parents ne sont plus les mêmes aujourd’hui. C’est peut-être plus dur car les avancées à arracher sont moins évidentes et moins symboliques qu’autrefois.

Cette affiche je l’ai réalisé comme beaucoup d’autres, en écoutant les gens parler. Autour d’un repas, une amie qui m’a expliqué son quotidien comparable à celui de nombreuses filles. Elle vit avec sa compagne depuis plusieurs années et me parlait du machisme qu’elles subissaient, de leur impossibilité d’affirmer leur amour en pleine rue. Ces paroles m’ont marqué et m’ont aidé à comprendre ce que je ne voyais pas avant  : des paroles, des regards et des gestes. «  Lèche-moi tranquille  » c’est l’homme et la femme qui s’affrontent et s’opposent dans leurs désirs  ; c’est un pied de nez à une rhétorique qui se banalise depuis de nombreuses années.

Mais en fait, à y regarder de plus près, tu évites souvent de représenter un individu autre que allégorique  (comme Marianne par exemple, symbole récurent dans tes travaux). On l’a vu, tu utilises beaucoup l’imaginaire anthropomorphe et tu as représenté des couples homosexuels, des foules, des objets, etc. mais très rarement d’individu-type ou de citoyen idéalisé. C’est une technique qui pourtant renforce l’identification du public. Pourquoi ne pas l’utiliser plus souvent ?

La question n’est pas évidente… Selon moi, pour toucher un maximum de personnes, il faut s’attaquer à l’inconscient collectif à travers des symboles. Ces référents changent d’une culture à une autre. Pour te donner un exemple, lorsque j’ai commencé à monter mon projet à Cuba, il m’a fallu plusieurs mois avant de décrypter certaines images. Ces affiches témoignaient d’une culture et d’une histoire que je ne connaissais encore peu. Le citoyen idéalisé n’existe pas selon moi, c’est le quidam. On est loin de l’ère soviétique qui créait «  l’homme nouveau  », homme qui se rattachait à un courant de pensée unique. Tout aussi important, la technique de réalisation influe sur la réappropriation de mes images. Je travaille manuellement en utilisant l’ordinateur comme second recours. Je veux donner de l’humanité à ces affiches, c’est essentiel là où la société de consommation l’efface. Ma main trace un trait derrière lequel n’importe quel être humain peut s’identifier.

Tu as mis en place en 2012 un «  atelier populaire de sérigraphie  ». Tu peux m’en dire plus  ?

Le projet a pris forme après ma rencontre avec Diego Posadas à Bueno Aires au début de l’année 2012. Durant la crise économique et sociale que traversa l’Argentine entre 2001 et 2007, Diego et ses amis ont monté « El Taler Popular de Serigrafia » présent lors des manifestations et sur les lieux de grève. Je n’avais jamais conçu la sérigraphie en plein air à la manière d’une performance artistique. C’est lui qui m’a convaincu de le faire. J’ai attendu le bon moment car les moyens à mettre en place sont assez importants. Le 1er mai 2012 lors de la campagne présidentielle de l’entre-deux tours en France, nous étions prêts avec des amis et avons occupé un abris bus pour le transformer en atelier de sérigraphie. Le succès fut incroyable et l’expérience fut renouvelée à plusieurs reprises. Lors des débats et manifestations concernant le mariage pour tous, il faisait trop froid pour sortir l’atelier de sérigraphie, c’est donc des impressions offset que l’on a distribué gratuitement. Ce genre d’action peut avoir lieu uniquement lors de grands rassemblements et j’attends avec impatience les nouvelles mobilisations pour relancer le production !

En 2013, tu as sorti ton livre Cuba Grafica qui a connu un très bon succès et de bonnes critiques, et en 2014 tu as assis ta réputation avec une exposition personnelle de tes œuvres à la galerie Slow à Paris. Que nous prépares-tu pour 2015 ? Quels sont tes projets phares ?

Je ne dévoilerai pas tout, un peu de suspense ! Mon objectif est de continuer cette production d’affiches qui m’anime vraiment. Trouver de nouveaux partenaires qui soient sensibles à ma création et mener des projets avec eux. Mon graphisme est utile lorsqu’il soutient une cause et qu’il s’en fait la représentation plastique. Ce n’est pas toujours évident car mon statut joue sur l’entre-deux, le graphiste répondant à une commande et l’artiste. J’aime bien toucher à de nouveaux domaines, je réalise en ce moment de nombreuses illustrations pour la presse. Je réfléchis également à un nouveau projet de livre et d’exposition, j’en suis au stade de la recherche mais Cuba a été et restera un point très important dans ma carrière. Je ne souhaite pas en rester là et il y a encore des tas de choses à découvrir. Seguimos adelante !

Retrouvez le travail de Dugudus et suivez ses actualités sur Internet  :
www.dugudus.fr
www.facebook.com/dugudus
www.duguduss.blogspot.com
Son livre Cuba Grafica, Histoire de l’affiche cubaine est toujours en vente aux éditions L’échappée.

Ophélie Perros

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