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La « politique entertainment » : entre pouvoir et divertissement

C’est dans un entretien pour le magazine L’Express en 2010 que Michel Rocard évoque l’une des tendances les plus prégnantes de la culture politique occidentale  : la politique entertainment.
L’ancien premier ministre de François Mitterrand y analyse les nouvelles formes que prend la communication politique aujourd’hui. Pour lui, les hommes politiques calquent désormais leurs stratégies médiatiques sur les schémas privilégiés du divertissement  ; en résulte alors que «  la politique est devenue l’un des pilliers de l’entertainment  » (1).

Un tel déplacement de la politique pourrait s’expliquer par l’émergence des logiques de marchandisation et de forte concurrence entre les chaînes de télévision. Si la culture du débat politique ne refait surface en général qu’au moment des campagnes électorales, c’est surtout car la télévision est le médium du spectacle par excellence, cherchant par ailleurs à toucher le plus large public possible. De plus, les logiques argumentatives propres aux débats politiques et à l’entreprise de rassemblement des citoyens ont laissé place à une rhétorique basée sur la narration  : pour Henri Guaino  : «  la politique, c’est écrire une histoire partagée par ceux qui la font et ceux à qui elle est destinée. On ne transforme pas un pays sans être capable d’écrire et de raconter une histoire  » (2). Serait-ce là l’avènement de la société du «  faire savoir et non plus du savoir faire  ?  » (Jean-Marie Cotteret)

Analyse des diverses formes (non exhaustives) du phénomène de la politique entertainment

L’homme politique et l’apologue

Art de la parole et politique ont toujours fait bon ménage. Pourtant le discours politique se détourne de sa logique argumentative au profit du divertissement. Instrumentalisation de thèmes sensibles, cadrages abusifs ou story-telling, la liste est longue pour nous prouver en quoi la politique est passée maître dans l’art de nous raconter une histoire pour faire passer des messages qui tendent à s’uniformiser. Dans cette nouvelle dialectique de la vacuité, on délaisse les anciens modes discursifs : «  le dialogue remplace le monologue  ». Les monologues habituels du général De Gaulle auraient aujourd’hui une durée de vie médiatique limitée  ; aujourd’hui, est relayé ce qui est court, en témoigne la règle des 4C de J-M Cotteret  : court, clair, cohérent, crédible.

Par ailleurs, pour parer à la hausse des taux d’abstention, il faut être compris par tous, ce qui se traduit par une volonté de proximité avec le public dont on veut s’arracher les intentions de vote. Cette politique «  faite aux balcons du peuple  » doit être accessible  ; cela passe par la simplification, l’institutionnalisation, mais aussi par la compression de l’échelle du temps, déjà massivement réduite par les calendriers électoraux. Tout ceci concourt à réduire le pouvoir symbolique des discours politiques. Ainsi Jean-Marie Cotteret va plus loin et écrit que «  le discours vide est celui qui fait le moins peur  ». Pour attirer, le discours politique se transforme en opération séduction. La priorité n’est plus de convaincre, mobiliser ou rassembler, mais de plaire, séduire, attirer pour être populaire. Il faut donc utiliser les outils qu’on imagine privilégiés par son public.

Leçon 1  : Quand les hommes politiques se prennent pour des super-héros

Il arrive parfois que la politique devienne une salle d’entrainement à destination des égos de nos gouvernants. On observe en effet une mise en scène chronique des débats politiques qui sont souvent assimilés à des combats physiques. L’ancien premier ministre Michel Rocard évoque à ce titre l’idée de «  joutes de gladiateurs  », de «  combat permanent  ». On peut ainsi prendre pour exemple le fameux débat du 8 décembre 1989, opposant Jean Marie Le Pen à Bernard Tapie sur France 2, et auquel le journaliste Paul Amar avait ajouté deux paires de gants de boxes rouges sur la table entre les deux hommes. Il avait également ponctué sa présentation introductive avec des termes comme «  match  » ou «  compétition  ». Jean Marie Le Pen avait profité de l’échauffement de la situation pour traiter son adversaire de simple «  organisateur de spectacles  », le décrédibilisant complètement. L’alliance entre les sphères politiques et du divertissement peut donc se faire avec une violence exacerbée mais surtout «  spectacularisée  » en toile de fond. La dimension polémique est ainsi encouragée notamment car elle est plus percutante que la simple succession des points de vue des participants.

Face à ces impératifs vindicatifs et à la compétition qui s’affirme pour devenir de plus en plus dure, s’est mise en place une certaine rhétorique de la virilité, une sorte de grammaire pour devenir un surhomme. La mise en scène de l’homme politique dans un contexte sportif et combattif ne se fait pas que sur les plateaux télé et/ou pour des débats ; selon Patrick Charaudeau, l’ethos de puissance est primordial dans la construction d’une image virile de l’homme politique et elle est particulièrement visible dans les démonstrations que font certains chefs d’État aux médias mais aussi (et surtout) à leurs adversaires. C’est ainsi comme par hasard avec un jogging que débute le premier reportage consacré à Nicolas Sarkozy, fraîchement élu en 2007, avant que cette fameuse image du président qui ne se dérobe pas à son quart d’heure sportif du matin ne soit reprise en masse par les médias français (qui ne l’a jamais vu dans son short, tout sourire avec ses deux gardes du corps?). La pratique intensive du sport permet de rappeler qu’on est en bonne santé, en bonne forme, prêt à tenir sur le long terme et pourquoi pas, prêt à en découdre. Pour paraître plus dynamique alors que les médias et ses adverses le taxent de «  vieux  », Alain Juppé n’a pas hésité à se mettre en scène dans des postures sportives à l’approche des primaires aux élections présidentielles de 2017. Le sport n’est plus l’apanage de la jeunesse.

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Mais enfin, la palme du chef d’État le plus minutieusement mis en scène dans son étoffe virile revient sans conteste au président russe Vladimir Poutine. En effet, rien n’est jamais trop beau ou trop difficile pour ce grand gaillard qu’on a souvent aperçu torse nu ou dans différentes activités physiques  : faisant du judo, de la chasse, du tir, du cheval, en brasse papillon dans un lac, faisant du ski, du hockey, de la boxe… Car la diplomatie passe aussi par ces images révélatrices d’une santé à toute épreuve.

Leçon 2  : Quand la sphère politique se transforme en talk-show éternel

Si aujourd’hui voir des hommes et femmes politiques raconter des anecdotes privées ou se laisser aller à des attitudes peu habiles dans les médias nous semble commun, il faut savoir que la politique n’a pas toujours été si décontractée. Le sérieux que l’on associait auparavant à l’image politique a quelque peu disparu au profit de l’iconographie du divertissement.

Pour Rocard, la politique est devenue «  un spectacle qui voit des responsables de premier plan condamnés à jouer de leur charisme ou à donner aux médias un peu de leur vie privée, quand ils devraient se borner à expliquer aux français pourquoi nous sommes en pleine crise financière.  » De même, pour Rémy Rieffel, « à l’aube du nouveau millénaire, c’est le genre du divertissement qui l’emporte » (Que sont les médias ? 2005)

On assiste aux États-Unis mais aussi dans de nombreux pays européens comme en France à l’explosion de l’infotainment, à savoir des programmes qui allient information et divertissement. De plus, les émissions de variétés consistent souvent en un passage obligé pour les personnages politiques en mal de visibilité ou en perte de vitesse. La politique est donc présentée comme un jeu, faisant ainsi passer au second plan les enjeux qui préoccupent les citoyens. On prendra comme exemple la reprise en 1985 des Feuilles mortes par Lionel Jospin dans l’émission Carnaval de Patrick Sébastien ou encore Nicolas Sarkozy qui chante Gabrielle de Johnny Hallyday sur le plateau de Catherine Ceylac pour Thé ou Café (vidéo sur l’INA  : http://www.ina.fr/video/I05060077/nicolas-sarkozy-chante-un-extrait-de-gabrielle-de-johnny-hallyday-video.html) On comprend donc l’angoisse de Blumler, sociologue qui redoute la télévision car selon Erik Neveu celle-ci «  mélange l’information et le loisir  ». Sa «  couverture politique  » en fait une «  culture politique  » et non plus «  une entreprise sérieuse de production d’un discours populaire  ».

On peut expliquer cette importance primordiale de la télévision car elle représente le premier support du marketing électoral, les citoyens étant également des consommateurs médiatiques. Les hommes politiques peuvent alors toucher le plus grand nombre d’électeurs possible en une seule fois, par le biais d’une simple émission dont on imagine qu’elle est regardée par un large public. Les élites politiques doivent donc s’adapter à cet outil médiatique notamment grâce à la préparation en amont de petites phrases choc qui seront reprises en boucle par les autres médias. Il s’agit là du media training, procédé de plus en plus courant, notamment pour les hommes et femmes politiques qui n’ont pas forcément grandi avec nos instruments médiatiques et numériques. Pour se faire une place et rester visible, une grande connaissance des médias est ainsi nécessaire. L’ancien ministre de la culture et de la communication François Léotard avait bien compris l’enjeu et aurait, en conséquence, préparé pendant un mois son passage à « L’Heure de vérité ». (3)

Leçon 3  : Le monde enchanté des personnages politiques

Cette nouvelle popularité pour les hommes et femmes politiques qui les a menés au devant de la scène a pour conséquence un nouveau traitement médiatique  : pour Jacques Pilhan, ancien conseiller de Mitterrand puis organisateur des interventions de Chirac, les politiques sont devenus des «  personnages de feuilleton  ». Marc Lits parle à ce titre d’  «  hypertrophie de la fonction narrative  » dans les médias qui relatent des informations privées. (4)

Les hommes et femmes politiques seraient-ils désormais des célébrités à part entière  ? La question se pose lorsque l’on voit l’intérêt porté pour leur vie privée par les médias, comme la presse people ou les chaînes en continue. En novembre 1994, le magazine Paris Match propose ainsi de «  lever le voile sur le dernier mystère de la vie romanesque du président  » François Mitterrand. Plus récemment, sur les douze unes de Paris Match consacrées à Sarkozy après son élection en 2007, neuf concernaient sa vie amoureuse, une sa famille et seulement… deux traitaient de ses premiers pas à la présidence.

Feuilleton, fable ou roman… Quelle que soit la métaphore, on peut en tout cas noter une reprise des mêmes modèles canoniques de scénario  : les politiques sont les personnages transposables et inter-changeables d’une rhétorique qui ne change pas  et qui reste particulièrement visible dans les récits amoureux. On aura donc toujours les mêmes reprises thématiques  : le coup de foudre, l’élément perturbateur, les disputes, la rupture, avec comme stars principales le prince, la princesse, la méchante, le monstre. La perpétuation des figures traditionnelles favorise les parentés narratives  : de Cendrillon à Diana, de la Reine de Coeur à Valérie Trierweiler. Mais on peut aussi utiliser pour référence d’autres personnalités (pseudo-) politiques qui interpellent chez le citoyen un imaginaire merveilleux tapissé de soie et de caviar. Ainsi, dans son édition du 4 juillet 2007, Libération titre «  Vous avez aimé Jackie Kennedy  ? Vous allez adorer Cécilia Sarkozy  ». La first lady américaine s’est transformée en princesse inoubliable, accédant presque au stade d’icône de mode. Jackie Kennedy-Onassis est désormais un modèle incontournable qui a inspiré de nombreuses femmes de, comme Carla Bruni qui, durant la présidence de son mari, avait adopté un style beaucoup plus classe et vintage, alliant jupes crayon et petits tailleurs.

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Enfin, les journalistes et rédacteurs reprennent souvent les codes du conte, avec notamment l’utilisation massive des prénoms (Carla, Marine, Hillary) quand bien même on évoque celui qui détient l’autorité (François, Nicolas, Elizabeth). Notons quand même que l’on a rarement vu des journalistes se contenter de «  Barack  » ou de «  Vladimir  »…

Leçon 4  : Raconte moi qui tu es, je te dirai si tu auras mon vote.

On pourrait penser que les personnages politiques seraient dérangés par cet étalage de leur vie privée. Pour autant, si les médias se permettent une telle liberté avec ceux qui les gouvernent et les dirigent, c’est aussi car les politiques eux-mêmes n’hésitent pas à mobiliser leur vie privée comme étendard de la modernité ou du sentimentalisme. Mais à quelle fin  ? Arnaud Montebourg s’énerve ainsi que «  l’aspect people de la vie des hommes publics (soit) utilisé comme un outil de diversion  ». Si le personnage politique tient à sa place dans la hiérarchie médiatique, il doit trouver un moyen pour entrer dans ce moule narratif qui privilégie les formules et thématiques liées à la vie privée. S’opère en effet dans les médias une sélection des sujets porteurs de human interest.

L’exposition délibérée de leur vie privée devient souvent un outil de campagne pour les futurs candidats. L’outil le plus privilégié dans cette entreprise de l’intime est bien sur le recours massif au story-telling, devenu en quelques années une rhétorique à elle toute seule du discours politique. Le story-telling, c’est avant tout jouer la carte du personnel, de l’émotion, de la proximité. Il s’agit de se montrer sympathique, égal à l’électeur. L’homme et la femme politiques sont des êtres humains comme vous et moi. Mais par où commencer  ? Il faut rappeler qu’on a une famille, par exemple. Pour adoucir son image jugée austère, rigide, Valérie Giscard D’Estaing n’hésite pas à poser avec sa fille Jacinthe pour les affiches présidentielles de 1981. Aux Etats Unis, Bill Clinton pousse le bouchon jusqu’à exposer son chat Socks Clinton (célèbre au point d’avoir sa propre page Wikipédia). En Italie enfin, c’est Silvio Berlusconi qui rappelle son passé de vendeurs d’aspirateurs pour susciter la sympathie de ceux qui le trouveraient trop… berlusconiesque.

En essayant de marchander sa vie privée, certains disent que la logique de l’offre a aussi contaminé les logiques politiques. Au point où la vie privée serait l’unique contenant d’une campagne électorale  ? Lors de l’université d’été du PS à la Rochelle en août 2006 et en plein pendant les campagnes pour les primaires du PS, Laurent Fabius n’hésite pas à fustiger les couvertures de Voici faites par sa rivale Ségolène Royal (qu’il prend le soin de ne pas nommer)  : «  je préfère dire «  voici mon programme  » plutôt que «  mon programme c’est Voici  ».

Pour l’anecdote, le slogan publicitaire choisi par Voici dans les semaines suivantes fut  : «  Quand Laurent Fabius nous fait de la pub, c’est royal  ».

Conclusion

Si la politique s’est adaptée, ce n’est pas uniquement en fonction de l’évolution de son public, c’est surtout parce que la société et ses médias se sont transformés au profit d’un abaissement des limites entre information, divertissement, intimité et auto-promotion électorale. Cette culture de la légèreté, de l’histoire racontée a pris des ampleurs que même les plus sérieux de nos gouvernants n’ont pu ignorer. Apparaître sur les médias devient pour beaucoup d’acteurs politiques (ou de wannabe politique) une fin en soi pour parvenir à des postes haut placés. La télévision est devenue au fil du temps l’un des seuls étalons de légitimité pour le personnel politique  : ce qui apparaît à la télé est légitime, ce qui est légitime apparaît à la télé. Ceux qui nous dirigent sont obligés de passer par cette case obligatoire, au risque pourtant évident de décrédibiliser la profession et de vider la politique de ses idéologies, de ses valeurs, au profit des avantages divertissants de cette société du loisir.

Ophélie Perros

Ressources bibliographiques :

(1) L’Express, interview de Michel Rocard par Renaud Revel (octobre 2010) : http://blogs.lexpress.fr/media/2010/10/19/michel-rocard-la-television-casse-la-politique/
(2) Le Monde, Juillet 2007
(3) Le Monde, 6 mai 1985 (cité dans Communication et Marketing de l’homme politique, Ph. Maarek)
(4) Marc Lits, « La construction du personnage dans la presse people », Communication [En ligne], Vol. 27/1 | 2009, mis en ligne le 01 novembre 2009, consulté le 26 novembre 2014. URL : http://communication.revues.org/1292 ; DOI : 10.4000/communication.1292

Pour en savoir plus  :

Cotteret, J-M., Gouverner c’est paraître
Dakhlia, J., Les hommes politiques sont-ils des people comme les autres  ?
Delporte, Ch., Une histoire de la séduction politique
Koutroubas T., Lits M., Communication politique et lobbying
Maarek, Ph., Communication et marketing de l’homme politique
Mercier, A., La communication politique (CNRS Edition, coll. «  Les Essentiels d’Hermès  », 2008)
Rieffel, R., Que sont les médias  ?

Un Commentaire

  • Posté le 20 décembre 2014 à 16:41 | Permalien

    AU “TOTAL” on devrait les forcer a attérrir de leur planéte mais surtout a essayer de redécoller RIP !!!

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