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“La Voie royale” : Monuments d’impuissance et fantasmes virils

A bien des égards, La Voie royale d’André Malraux est un roman d’aventures disposant d’une trame simple et exploitant les ressorts traditionnels de celui-ci. Le cadre orientaliste se prête parfaitement aux fantasmes colonialistes à la Pierre Loti. Pourtant, une lecture attentive révèle divers éléments dignes d’intérêt. L’un d’eux est la relation ambiguë entretenue entre les deux protagonistes du roman, Perken et Claude Vannec.

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André Malraux photographié par Gisèle Freund en 1935 © Agence Nina Beskow

Le fantasme viril explicité

La Voie royale est un manifeste affirmant la fin de la « race d’aventuriers », concept dont l’auteur a lui même été dupe (lire à ce propos l’article de Sacha Dray dans Profondeur de champs). L’idéal de l’européen conquérant affrontant les dangers du blanc de la carte est la cible de l’auteur. Le tableau est généralement identique : les aventuriers, mâles, hérauts de la civilisation blanche, entreprennent une expédition périlleuse dans une contrée exotique. Ces individus deviennent des êtres définis par leur virilité fraternelle et « bon enfant ». Malraux propose une variante : L’aventurier occidental n’est maître ni de ses désirs ni de son corps. La Voie royale explicite le fantasme viril qui hante le roman d’aventures.

Il s’agit d’une œuvre bicéphale, basée sur les trajectoires opposées de l’aventurier chevronné Perken et du jeune archéologue Claude Vannec. D’une part, Perken déclinant psychologiquement et physiquement. L’entame du roman pose les bases du récit : Perken narre une expérience d’impuissance dans un bordel somali. Sa volonté obsessionnelle de domination est ainsi dévoilée : « la passion qu’on lui prêtait naguère pour sa domination, pour cette puissance sauvage sur laquelle il ne permettait pas le moindre contrôle » (p.9)2. Cette volonté de puissance est un des fils rouges du roman, tournée en dérision par l’auteur. « Tout corps qu’on n’a pas eu est ennemi …» (p.62) D’autre part, le jeune Claude Vannec, ingénu et avide d’exercer son pouvoir de manière non entravée. Ainsi, lors de son entrevue avec le directeur de l’Institut français de Saïgon, insiste-t-il sur son aversion aux barrières administratives l’empêchant de se livrer à l’accomplissement de son destin : « A quel titre ce fonctionnaire s’arrogeait-il des droits sur des objets que lui [...] pouvait découvrir […] auxquels étaient attachés son dernier espoir ?» (p.45)

Le récit est placé sous le signe de la transmission. Claude se projette dans l’image d’aventurier de Perken, tandis que ce dernier recherche en son jeune compagnon l’énergie et la puissance qui le quittent progressivement. Une séduction subtile s’opère entre eux, accentuée par un champ lexical équivoque : obsession, admiration, irritation…« Claude avait été séduit d’abord par le ton de sa voix » (p.11). Bien qu’il n’intervienne aucune relation physique, la communion de leurs esprits est révélée à de nombreuses reprises : « La ressemblance que Claude avait pressenti était devenue plus évidente, accentuée par les inflexions de la voix de Perken » (p.13)

La complémentarité des deux hommes constitue la trame de l’œuvre. Tels les Grecs de l’antiquité, ils recherchent la symbiose entre le mentor et l’éphèbe ; ici dans le cadre de la jungle indochinoise. Il s’agit d’une forme de « coït spirituel »: « Il sentait le contact étouffé que ces paroles martelées maintenaient entre Claude et lui » (p.62) ; « Ils se regardaient, soumis à ce lien silencieux qui plusieurs fois déjà les avait uni » (p.154).

Comment interpréter la volonté de l’auteur de dépeindre cette liaison atypique ? S’agit-il d’une confession de la part d’un homme cherchant à se découvrir ? Probablement pas. Malraux a eu de nombreuses compagnes, et n’est pas particulièrement réputé pour ses penchants homosexuels. Il exprime simplement la promiscuité entre compagnons de fortune, une facette inexplorée du roman d’aventures.

Objectivation des femmes et de l’indigène

La singulière relation entre les deux protagonistes est accentuée par une certaine négation des personnages féminins. A bien des égards, La Voie royale est un roman anti-féminin, focalisé sur un fantasme d’aventure viril. La figure classique de la fiancée attendant patiemment le héros au foyer est absente. Perken souhaite dominer et Claude souhaite l’imiter : « L’exercice de cette puissance qu’il ne connaissait pas l’attirait comme une révélation » (p.155).

L’obsession de Perken de disposer de femmes tient davantage à sa volonté de maîtriser son environnement qu’à une recherche charnelle : « Non, ce ne sont pas des corps, ces femmes : ce sont des…des possibilités […] » (p.63) Corollaire de la relation maître-élève qui s’étoffe au cours du roman, Claude apparaît quelque peu asexué. Les rares témoignages de son hétérosexualité semblent formatés par l’image qu’il souhaite projeter auprès de son compagnon. La logique de domination pointe le malaise de l’aventurier, davantage fasciné par une image de soi.

Les personnages féminins du roman sont caractérisés par leur fonction utilitaire, accessoires dans la quête de pouvoir engagée par les occidentaux. Les prostituées silencieuses deviennent de simples objets destinés à matérialiser la communion platonique des deux hommes. Malraux se joue des fantasmes orientalistes : « Des femmes, rien que des femmes…ça ne vous touche pas, cette atmosphère où il n’y a rien de masculin, cette torpeur si…si violemment sexuelle ? » (p.98). Les multiples références aux « érotomanes » dévoilent la triste réalité de la sexualité aux colonies.

Les indigènes sont réduits à leur condition animale, progressivement transmise aux deux européens. Mais ces derniers sont dans le déni, tandis que les populations locales sont résignées à leur animalité. La frustration sexuelle du colonisateur trouve peut-être un élément d’explication dans cette négation des pulsions primaires que les indigènes ont quant à eux embrassées : « Songez que je commence à comprendre leurs cultes érotiques, cette assimilation de l’homme qui arrive à se confondre, jusqu’aux sensations, avec la femme qu’il prend, à s’imaginer elle sans cesser d’être lui-même. » (p.70). Cette confession de Perken témoigne de son désir de se fondre aux indigènes, ce dont l’empêche pourtant sa volonté de domination. La névrose de l’aventurier est une nouvelle fois pointée par l’auteur.

L’aventurier, monument d’impuissance

L’impuissance constitue une des thématiques récurrentes de l’œuvre. Cette impuissance intervient tantôt de manière symbolique, tantôt de manière physique. L’incapacité des protagonistes à détacher les blocs de pierre et à contrôler leur environnement complète l’impuissance physique ressentie par Perken à l’entame du roman et qui est progressivement précisée : « J’y ai beaucoup songé, après le fiasco du bordel de Djibouti aussi… » (p.61).

La Voie royale est une œuvre consacrée aux monuments, ce qui cadre bien les poncifs exotiques du roman d’aventures. Mais il ne s’agit pas uniquement des temples qui bordent la légendaire piste de Siem Reap. L’individu devient monument. Perken est le « monument » de la Voie royale, l’image d’Epinal du guerrier aguerri. Cependant, en opposition aux temples millénaires que sa vanité convoite, il se détériore et pourrit dans la jungle. Son obsession eu égard aux signes de son impuissance est exacerbée par la rigidité des structures antiques. Les frustrations de Perken le poursuivent implacablement, offrant un sort ironique à l’homme en quête de pouvoir. « Tout l’entêtement, la volonté tendue, toute la fureur dominée qui l’avait guidé à travers cette foret, tendaient à découvrir cette barrière, cette pierre immobile dressée entre le Siam et lui. » (p.81).

Le personnage de Grabot, que Claude et Perken n’atteignent qu’après moultes péripéties, viole outrageusement les codes du roman d’aventures. Par sa déchéance physique et mentale, par le contraste dressé entre l’image rêvée par Claude et nourrie par Perken. Celui-ci dépeint en effet à son disciple une image de plus en plus majestueuse de ce mercenaire, parti vivre dans la jungle tel un roi au milieu des indigènes subjugués. « Il est capable d’aller plus loin que le risque […] » (p.97). La réalité est tout autre : Capturé, castré et esclavagisé par les indigènes, il constitue le point saillant de la déconstruction du mythe de l’aventurier puissant.

Le roman d’aventures est ainsi travesti. Les occidentaux en quête de pouvoir deviennent de simples entités impuissantes. La Voie royale dévoile la nature évidente mais inavouée de la promiscuité entre deux individus dans le contexte de « l’aventure coloniale ». Il n’y a pas d’aventure pour Malraux, uniquement des rapports d’oppression. Il ne s’agit certainement pas d’une œuvre militante, mais elle constitue une reconnaissance de traits jusque là dissimulés et tabous. Il s’agit d’une forme d’exorcisme de la part de l’auteur, aspirant aventurier confronté à la déchéance.

Jérémy Lagelée

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