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André Heinrich, maçon méconnu de notre culture

Portrait, par Marion Guerber et Thibault Suty, dont André était le grand-oncle

S’il devait n’avoir réalisé qu’une œuvre, cela aurait été le chef d’œuvre documentaire français d’après-guerre, Nuit et brouillard (1955). A l’occasion de l’anniversaire de la libération des camps de concentration, André Heinrich accepte, à la demande d’Henri Michel, d’assister son ami Alain Resnais sur le tournage des « amas d’os » d’Auschwitz. Grand passionné de cinéma depuis l’âge de 14 ans, cet André naît cinq années après la Première Guerre, à Nancy, au sein d’une famille de malteurs-brasseurs. Scolarisé dans un internat catholique, il voit peu ses sœurs, Marie-Paule et Jacqueline. Il obtient une dérogation pendant la guerre 1939-1945 et parvient finalement à partir étudier le cinéma à Paris.

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Il intègre alors la première promotion d’élèves de l’IDHEC, Institut des Hautes Etudes Cinématographiques. Cette étape importante marque pour lui l’entrée dans un monde qu’il ne quittera plus jamais, celui du cinéma. Il y rencontre notamment son futur ami de longue date, Alain Resnais.

Il débute sa carrière au sortir de l’IDHEC en tant que réalisateur d’Entretien et tenue d’un navire en 1947, pour l’Armée française. Affable et bon vivant, il se plaît à la vie parisienne. Il ne compte d’ailleurs plus partir de la capitale, si ce n’est pour son travail. Dans ses premières années après l’université, André Heinrich se consacre à assister son ami Robert Dhéry sur son film Bertrand Cœur de Lion (1950), qui raconte l’histoire d’un garde-chasse malheureux.

En 1953, il officie dans la publicité pour Filmgep, Paris-Television et les Cinéastes Associés. Ce n’est que temporaire et son patron le sait. Ce-dernier se prend d’affection pour le jeune cinéaste et lui paye jusqu’à son permis de conduire, qui ne servira d’ailleurs jamais. Très peu attaché aux possessions matérielles, André n’est absolument pas intéressé par l’achat d’une voiture, bien que l’idée d’acheter une Aston Martin pour descendre les Champs-Elysées n’est pas loin de le séduire, nous racontera-t-il.

C’est au début des années 50 qu’il se rend à Varsovie, au Festival de la Jeunesse, par « sympathie » mais surtout par curiosité. Il est conduit par l’envie de visionner des films encore interdits en France. Il est tenu au courant avant son départ, par Ghislain Cloquet, du grand projet d’Alain Resnais : aller tourner Nuit et Brouillard à Auschwitz. Resnais lui propose alors d’y participer. Dans un premier temps, André refuse la proposition, de peur de perdre son emploi. Il admet en effet que son patron ne partage pas ses idées… et verrait d’un mauvais œil tant d’intérêt porté aux pays de l’Est. C’est en visitant finalement Auschwitz qu’il décide de travailler avec Resnais comme assistant. C’est le « poids de tous les gens qui sont morts » dans cet « endroit sacré » qui achève de le décider. A son retour, il prévient son employeur qu’il partira avec Resnais assister la production de son film au risque de perdre son travail. Nuit et Brouillard est diffusé en 1954 et André Heinrich travaillera chez les Cinéastes Associés jusqu’en 1958. Dans un climat assez hostile, Resnais y filme des « impressions » en couleurs, qu’il montera ensuite au côté de bandes en noir et blanc récupérées à Paris ou trouvées en Pologne.

Capturer les restes de ce monde devenu fou dans ce qui est selon lui le plus grand film français de la seconde moitié du XXe siècle restera « la seule chose qui justifie qu’il ait travaillé dans le cinéma ».

Il continuera d’assister des grands noms du cinéma des années 50 et 60. Pour en citer quelques-uns, André Heinrich déposera sa patte sur la réalisation de Chronique d’un été (1960) avec Edgar Morin et Jean Paul Rauch. Il travaillera également avec Chris Marker sur Joli mai en 1963 et surtout sur La Jetée dans lequel il fait même une apparition en 1962. Il profite de ses expériences pour découvrir l’Europe et immortaliser ses voyages par de nombreuses photographies. Des pays qu’il a traversés à nombreuses reprises, nous retiendrons l’Italie, dont il est tombé amoureux, et notamment Rome où il a effectué son dernier voyage hors de France.

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Bon vivant et grand fumeur, jusqu’à se réveiller la nuit pour griller une cigarette de ses trois paquets quotidiens, il décide d’arrêter toute consommation d’alcool et de tabac après le décès de sa mère. Motivé par le manque de foi en sa résolution de la part de ses proches amis, notamment de la famille Prévert, il décide un jour de faire une ultime tournée des bistrots parisiens et de noyer son dernier paquet au fond des cabinets de son appartement du 14e arrondissement. Il tiendra sa promesse.

Il passe désormais  beaucoup de temps avec Jacques, Pierre et Janine Prévert. Il conserve d’ailleurs un certain nombre de manuscrits du poète et lui consacrera Album Prévert, recueil de la Pléiade publié en 1992.

Après avoir survécu à la plupart de ses amis, ce passionné d’art continue à voyager sur le vieux continent à la recherche de perles rares. Il collectionne les enregistrements vidéo de films et documentaires dans toutes les langues. Grand amateur de musique classique et de jazz, il déplore à 80 ans que les plus grandes symphonies ne sont plus que des grincements sur ses oreilles usées.

Bien qu’il n’ait jamais eu d’enfant ni de femme, c’est entouré des familles de ses sœurs qu’il décède à Metz en septembre 2014. André Heinrich était l’un des maçons méconnus de notre culture. Quelques lignes ne pourront pas résumer 80 ans passés au service du cinéma, ce portrait tend pour autant à repeindre brièvement ce qu’il a pu faire ou contempler de faire.

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