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Le calme plat – Histoire noyée

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Avant d’embarquer, dans le bus qui l’emmenait au port, il s’était endormi et il avait rêvé qu’il n’était pas parti et que l’année suivante, sa vie aurait suivi son cours normal, sans encombre. C’était sûrement la musique de la radio du chauffeur ou l’odeur de sandwich au thon du passager assis à côté de lui qui le plongea dans ce rêve. Il était dans un restaurant avec deux de ses amis, assis face à une chaise vide qui lui laissait une vue dégagée sur la salle pleine de monde qui mangeait des nouilles avec une candeur incertaine. A deux tables à côté, il était là. Seul. L’autre ne l’avait pas remarqué mais lui le fixait assez discrètement depuis maintenant une bonne vingtaine de minutes. Dans la vraie vie, quand on a vingt-quatre ans, on ne va pas manger des nouilles seul dans un restaurant à deux heures de chez soi. Il rêvait de manière assez consciente pour que lui viennent ce genre de remarques. Il devait y avoir une raison symbolique assez sérieuse pour qu’il soit là, à deux tables à côté. Ou alors il l’avait peut-être suivi. Cela ne lui fit pas peur. C’est plutôt un léger signe calme et rassurant qui lui fit penser qu’il devrait peut-être le faire venir à sa table, en face de lui, pour occuper la chaise vide et ainsi effacer toutes les vieilles histoires qui les tenaient maintenant à l’écart et qui faisaient qu’ils étaient éloignés de deux tables. Faire ça, c’était oublier ses deux amis qui essayaient désespérément d’attraper les nouilles qui restaient au fond de leur soupe avec leur fourchette en plastique. Peu importe. Il se leva calmement et se dirigea vers sa table en jetant un coup d’œil vers sa propre table et à la chaise vide qu’il allait lui offrir. Mais la chaise n’était pas vide. Il n’était pas venu avec deux personnes, mais trois. Et maintenant qu’il était debout il devait aller jusqu’au bout. C’est à cet instant que le bus tourna si brusquement, qu’un morceau de thon de l’inconnu assis à sa gauche tomba sur son bras nu et le sortit de son sommeil.

Il avait observé le départ du bateau et la terre qui s’éloignait rapidement de lui depuis le pont, si bien que, lorsqu’il arriva dans sa cabine, il se trouvait déjà en pleine mer. Les onze mètres carré dont il disposait suffirent pour mettre son sac dans un coin et sortir le peu d’affaires qu’il avait emporté. Bien sûr, il pensa que c’était trop petit pour garder le Secret qu’il portait en lui, mais le Secret, il ne savait pas encore où le ranger. Il y avait évidemment cette pochette qu’il avait fabriquée avec deux feuilles de papier. Il l’avait scellée avec du scotch pour ne pas que les souvenirs préoccupants qu’elle contenait lui arrachent le Secret. Il l’avait mis sous son matelas pour dormir dessus.

Le soir, dans la grande salle, pendant le repas, on dansait sur les tubes de Larry Wilson. En avalant son risotto il pensa que dans la vraie vie, quand on a vingt-deux ans, on ne va pas manger du risotto seul au restaurant. Plus généralement, on ne prend pas de billet au dernier moment pour une croisière de ce type quand on est seul, les croisières c’est à deux ou en famille. Il portait sa fourchette à sa bouche et alors qu’une trentaine de personnes s’agitaient frénétiquement sur la musique, il se dit que le rock chilien des années soixante avait au moins ça de positif que de pouvoir chanter les choses les plus tristes qu’on pouvait imaginer avec un grand sourire et une joie incomparable. Il ne se leva pas pour danser, on ne danse pas seul. Il regarda les gens sans les regarder, en pensant au Secret, puis retourna dormir dans sa cabine.

Le lendemain matin, il resta enfermé jusqu’à midi à regarder le plafond de la petite pièce dans laquelle il était installé. Parfois, ça lui arrivait de laisser ses yeux se faire capturer, il restait comme ça, allongé, comme ce jour où c’était arrivé et qu’il était resté paralysé sur le lit à regarder la moisissure au plafond qui laissait tomber quelques larmes d’eau poisseuse sur ses vêtements propres. Depuis ce jour, il se laissait aller à penser au Secret, les yeux dans le vide, enfoncés dans un mur bien dur ou une paroi bien étanche.

Après cet épisode, il sortit respirer sur le pont. C’est là qu’il rencontra une jeune fille qu’il aborda avec les phrases amusantes qui font les premières rencontres. Ils passèrent l’après-midi là, à discuter sur des sujets maritimes, les baleines et les tempêtes, en buvant des cafés et en riant de temps en temps. Vers dix-sept heures, ils allèrent dans sa cabine et firent l’amour trois fois. Le soir ils dînèrent dans la grande salle, en tête à tête. Il dansa ensuite avec elle comme si elle était blonde. Comme s’il l’aimait. Elle lui dit qu’elle l’avait vu seul la veille et qu’il lui avait fait de la peine. Si tu es si drôle, si tu es si intelligent, si tu es si passionnant, si tu es si beau, pourquoi étais tu seul la nuit dernière ? C’était une nuit comme toutes les autres. Sur un bateau au milieu de l’océan. Ils rentrèrent tard, chacun de leur côté, dans leurs cabines respectives.

Au milieu de la nuit, le Secret le réveilla. Il était en sueur. Il se jeta par terre et souleva le matelas pour ouvrir la pochette scellée qu’il avait fabriqué. Il sortit tout ce qu’elle contenait. Il prit le temps de tout observer. Parmi les photos, il ne parvint pas à trouver celle qu’il cherchait, celle qu’il avait pris l’habitude d’accrocher autrefois à son miroir. Elle n’y était pas. Il chercha entre toutes les pages des livres qu’il avait emportés avec lui. Il se rendormit sans l’avoir trouvée et lorsqu’il se réveilla, le lendemain matin, il sortit calmement de sa couchette, souleva le matelas, et observa la pochette qui était restée là, toujours scellée, pas encore ouverte. Je ne dois pas y toucher, le Secret il faut s’en débarrasser, d’une manière différente, mais à aucun moment je ne dois le laisser s’échapper comme ça, à travers les trous de mes rêves.

Le bateau accosta sur l’Ile vers dix heures du matin. Il fit la visite aux côtés de sa nouvelle amie. Le soir ils s’allongèrent nus sur la plage et elle posa tendrement sa tête sur son ventre chaud. Ils se racontèrent les histoires du temps en chuchotant pour que le bruit des vagues ait aussi sa place dans leur conversation. Il lui caressa les cheveux et elle pleura. A ce moment, il voulut descendre sa tête près de son sexe nu, poser ses lèvres dessus et y enfermer le Secret pour toujours. Selon ce qu’elle m’a dit par la suite, il ne le fit pas. Il resta juste immobile, les yeux enfoncés dans le ciel et les étoiles du passé.

Plus tard, ils se levèrent et elle le guida vers le ponton en lui prenant la main et en lui racontant l’histoire de l’Ile et ses croyances. Quelques années plus tôt, une enfant s’est éloignée du village. Elle est allée jouer près de l’eau et la nuit est tombée. Perdue, elle a paniquée et on raconte qu’elle s’est noyée à cet endroit-là. Les habitants de l’Ile ont construit un ponton et une cabane au bout du ponton, en sa mémoire. On raconte que les gens qui pénètrent dans la cabane n’en ressortent jamais. L’esprit de la fille les entraine dans les profondeurs de l’océan. Là-dessous, en bas, tout au fond de la mer, elle gouverne un royaume. Tous les disparus vivent à cet endroit, loin du monde que nous connaissons. De temps en temps, on entend les pleurs de la fille entre le bruit des vagues.

Il s’arrêtèrent face au ponton au bout duquel se trouvait la cabane. C’était une simple cabane de bois, sans mystère, avec une porte rouge, un simple rouge.

Ensuite ils s’embrasseront une dernière fois et elle lâchera sa main pour le laisser s’en aller. Il marchera sans se retourner et en l’oubliant un peu plus à chaque pas. Il ne sentira même pas sa main se poser sur la poignée de la porte. Et le Secret sera aussi lointain qu’une lettre perdue, tachée de sang, qui racontait l’histoire d’un royaume sous-marin peuplé d’enfants perdus.

Léo Solé

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