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De l’anthropologie au théâtre : Miraculi, un spectacle porteur d’histoire

Au cours de ses études d’anthropologie et de droit à la London School of Economics, la fondatrice de la compagnie Théâtre Senza, Valentina Zagaria, a centré son mémoire de recherche sur le terrain sur l’étude du phénomène de migration sur l’île de Lampedusa. C’est après un an de pratique du théâtre à l’école Jacques Lecoq qu’elle choisit de monter, à partir de ses recherches, un spectacle dénonçant les conditions de vie des migrants mais dépeignant aussi le quotidien des habitants de l’île. Entretien avec une jeune artiste-chercheuse.

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Profondeur de Champs : Pourquoi t’es tu intéressée à ce sujet au départ ?

Valentina Zagaria : L’année précédant mon mémoire, un très bon ami à moi que j’avais rencontré en Suisse et qui venait de Zambie est mort aux Etats-Unis. Je n’ai pas pu aller aux funérailles, et n’ai jamais vu sa tombe. C’était très difficile pour moi de faire le deuil. Au même moment, je lisais dans les journaux italiens que des gens en provenance de Libye et de Tunisie disparaissaient en essayant de faire un voyage vers Lampedusa. Je me suis alors posé la question de savoir ce que devenaient les corps des naufragés, et même de ce qu’il advenait d’un corps après la mort. Ces événements résonnaient en moi et faisaient écho à ma propre histoire. De plus, j’étais déjà allée à Lampedusa à l’âge de trois ans et il y avait des photos chez mes parents. Je me sentais attirée par cette île.

Peux-tu nous donner des précisions sur ce qui se passe à Lampedusa, l’histoire de cette île ?

Cela a a commencé lors du Printemps arabe en 2011. En Janvier il y a eu un afflux de Tunisiens à Lampedusa. J’y étais à ce moment là : plein de gens arrivaient et de nombreux bateaux coulaient. 2011 marque aussi le déclenchement de la guerre en Libye. Les soldats de l’OTAN sont intervenus mais n’ont rien fait pour aider les migrants qu’ils surnommaient « les bombes humaines ». Les migrants de Lampedusa viennent de tout le continent africain, avec une majorité de Tunisiens et de Libyens, mais la plupart n’arrive pas en vie sur l’île. Différentes questions se posent alors : De quel pays ces hommes sont-ils citoyens ? Qu’est-ce que ça fait pour une communauté de porter le deuil de quelqu’un d’autre et de devoir enterrer des morts qui ne sont pas les siens ?
L’autre problème, c’est la manière dont sont traités les migrants une fois sur l’île. A leur arrivée, ils sont mis sous surveillance dans un centre et vivent dans de très mauvaises conditions. Ce camp est fait pour qu’ils n’y restent que 48h, le gouvernement étant sensé les amener ensuite en Sicile ou en Italie. Mais ça ne se fait jamais. C’est pour ça que les gens à Lampedusa protestent pour ne pas donner leur emprunte digitale car sinon ils sont obligés de demander asile dans le pays dans lequel ils sont arrivés. Une fois que tu as le papier tu peux voyager mais personne ne veut rester en Italie ou Grèce car il n’y a pas de boulot et que le système d’état ne fonctionne pas bien.
Ce n’était pas possible de faire un mémoire académique. J’avais étudié un an à l’école Jacques Lecoq, et j’ai eu envie de mêler l’anthropologie et la recherche à la création artistique.

Parle-nous de la genèse du projet.

La compagnie Théâtre Senza n’existait pas auparavant et s’est créée autour de ce projet. Ceux qui voulaient participer venaient. Je voulais un travail collaboratif et j’ai rassemblé des personnes qui pouvaient être complémentaires et intéressées par ce type de travail. Je leur ai proposé d’aller sur l’île et de faire des recherches collectivement afin de créer ce spectacle.

Comment avez-vous procédé ?

En septembre 2013, nous avons fait une résidence d’un mois à Lampedusa. On s’est basé sur ma recherche puis on a recueilli des témoignages. Le souci est que l’île est très médiatisée, les journalistes exploitent les histoires des habitants. On ne voulait pas être encore un groupe de gens avec des dictaphones et des caméras. On voulait aussi partager notre recherche donc on a fait deux présentations dans les rues, des spectacles d’une dizaine de minutes, pour montrer les impressions qu’on avait de l’île. C’était une manière d’entrer en contact avec les familles. Le point de vue des enfants était très intéressant car ils vivent dans une ville dont tout le monde parle et répètent ce que tu veux entendre.
L’île est dévorée par les médias, exploitée. Les gens en ont marre et souvent se sentent comme dans une passerelle. De grandes stars se rendent régulièrement à Lampedusa mais souvent aucun de ces projets ne s’attache réellement le lieu. Au début ça a été difficile de faire comprendre qu’on était vraiment investis. Ça a beaucoup de sens pour nous que ce spectacle ait été programmé au Lampedusa infestival 2014.

Comment avez-vous créé le spectacle une fois de retour en Europe ?

Tout est basé sur le collectif : on a cherché ensemble pour trouver de quoi on voulait parler. Je leur proposais des improvisations puis j’écrivais à partir de ça. Les thèmes que j’avais à coeur étaient les morts et la relation avec ceux qui vivent.
Le spectacle est plutôt un témoignage. C’est forcément politiquement engagé mais on ne voulait pas donner un seul point de vue. On est parti du réel et on ne voulait pas que les gens se reconnaissent vraiment, on voulait créer nos propres personnages, mixer les histoires. C’est toujours lié au fait qu’on ne voulait pas faire comme les médias qui disent « ça c’est la vérité ». Nous on voulait faire « notre » Lampedusa, présenter le résultat de notre observation. On ne veut pas parler au nom des habitants et c’est une manière de prendre position.
La première phrase du spectacle est en italien et exprime clairement notre parti pris : « bonsoir nous sommes des acteurs et ce soir on vous raconte Lampedusa à travers nos yeux ». Du coup, les gens ne se sont pas sentis agressés et ont apprécié notre honnêteté, contrairement à ceux qui ne font ça
que pour se montrer.
Notre scénographie est très simple : quatre cubes noirs, ce qui nous permet de jouer sur différents niveaux. On voulait faire ressortir les acteurs et les histoires de gens, la scénographie n’était pas l’important. Comme on voulait que ça tourne facilement, on n’a pas travaillé à partir d’une scénographie imposante. Puis dans Miraculi c’est surtout les histoires racontées et les relations entre les acteurs qui importent.

Qu’a apporté le théâtre à ta recherche ?

Le théâtre est intéressant parce que c’est du présent, ce n’est pas une chose que tu peux vivre après. Le spectateur est en immersion, face à quelqu’un qui lui raconte une histoire.
On est dans une société d’image, alors que le théâtre c’est du vécu, donc ça s’inscrit différemment ds la mémoire des gens, c’est de la vie. Les gens prennent le temps de juste « être » au théâtre.
De plus, je trouve que les médias et politiciens utilisent des mots comme « immigration » ou « tragédie », font des classifications, mais ne disent jamais que des humains sont morts alors que c’est ça qui est important. Le théâtre permet de remettre de l’humain dans tout ça.
La réception du spectacle est très différente en fonction des pays. A Lampedusa, les spectateurs étaient plus intéressés par le fond que la forme, touchés, alors qu’à Londres les critiques étaient d’ordre esthétique. A Lampedusa, les gens s’identifiaient aux personnages. Ils comprenaient tout de suite car ils connaissent très bien les événements alors que quand on joue ailleurs il faut adapter le spectacle à la population, se pose la question de la réception. Parfois les scènes sont trop courtes et on n’a pas le temps de croire aux personnages si on ne connaît pas du tout l’histoire de l’île.

C’était ta première mise en scène ?

Non, mais c’est la première fois que j’étais vraiment le chef. C’est difficile de bosser avec une nouvelle compagnie, on n’a pas d’argent donc on est bloqué par des soucis économiques. Pour cette raison on a perdu des membres de l’équipe. Mais sinon tout le monde croyait à fond à ce projet et c’est pour ça que c’est fort à voir : les comédiens ont un lien particulier avec Lampedusa, racontent ça avec une urgence, et même quand c’était dur le but était toujours là.

Et la suite du projet ?

On a une autre semaine de résidence au théâtre de l’Enfumeraie d’Alone. Suite à notre séjour sur l’île on s’est fixé des trucs à approfondir, ça nous a beaucoup nourri. C’est une création qui doit forcément évoluer car ce qui se passe à Lampedusa et en Europe change tout le temps, en fonction des événements politiques. C’était une expérimentation. Ce serait intéressant de l’amener en Tunisie ou en Turquie maintenant.
En parallèle je poursuis ma recherche en thèse avec les questions de migration en Méditerranée, notamment comment les gens à partir d’événements concrets comme la mort commencent à penser à d’autres façons de gérer la légalité et l’Etat, et comment peut naître de ça la désobéissance civile.

Recueilli par Lillah Vial

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