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« C’est un joli nom, Camarade » : Le communisme dans la chanson française après 1945

Une version courte de cet article a été publiée dans l’Humanité, le 27 mars 2015.

« Il y a cent ans, communs, communes, ils se battaient pour la Commune, en écoutant chanter Pottier / Il y a cent ans, communs, communes, comme ouvriers et paysans, ils s’éteignaient pour la Commune, écoute bien chanter Clément ».

C’est à Eugène Pottier, auteur de l’Internationale et à Jean-Baptiste Clément, parolier du Temps des cerises, que Jean Ferrat rend hommage en 1971 dans « La Commune ».  Cette chanson ranime le souvenir de la Semaine Sanglante qui, par le fait même qu’elle est une tragédie fondatrice, une plaie béante qui ne se referme pas dans les mémoires, lie des sentiments contradictoires : l’horreur bien sûr, mais aussi la naissance d’une révolte et de son expression, notamment par la chanson. Jean Ferrat, chanteur communiste majeur, place le parolier et le chansonnier à l’origine, voire même au cœur de la conscience communiste, il le répètera dans « Je suis un cri » ou  dans « Je ne chante pas pour passer le temps ». Et en effet, le communisme et la chanson française ont souvent tissé des liens puissants, plus ou moins évidents.

« La politique nous sépare, la chanson nous réunit » disait Gustave Nadaud dans sa biographie d’Eugène Pottier. Alors, au-delà de la substance de son engagement politique, que nous dit la chanson communiste française, qu’a-t-elle de si particulier qui fait que le « folklore musical» est tout ce qui reste, ou presque, au communisme français aujourd’hui ?

Au début, il y a toujours la Commune, comme point de départ traumatique -nous le disions- commun à tous les chanteurs communistes de France, à l’image du faucon rouge Mouloudji qui reprend dans un 33 tours (« La Commune en chantant ») les chansons des barricades de 1871 (« Le Moblot », « Le tombeau des fusillés »), ou à l’instar de Marc Ogeret, avec moins de talent, dans son album « Autour de la commune » (1968). A l’image aussi d’Yves Montand, de Juliette Gréco, de Léo Ferré, tous interprètes de l’éternel « Temps des cerises ».

Dans « Ma France », Jean Ferrat déclare que sa France à lui est « celle dont M. Thiers a dit ‘qu’on la fusille’ ». Tous s’accordent pour placer le début de la conscience communiste, ouvrière, française (les trois panneaux du triptyque sont indissociables), là, en 1871, sous les balles de la répression du mois de mai. Ah, et ce mois de mai ! Voilà l’autre nom que revêt l’espoir, le commencement des luttes : « C’est un nom terrible, ‘camarade’, c’est un nom terrible à dire, lorsqu’il marie cerises et grenades aux cent fleurs du mois de mai », chantait Ferrat. On retrouve aussi cette référence au mois du printemps –qui est celui de la Fête du Travail (la chanson « Au temps du muguet » de Francis Lemarque le rappelle) – dans beaucoup de chansons non politiques écrites par des communistes : « Si je craignais que me surprenne / La nuit sur ma gorge qui met / Ses doigts gantés de souveraine / Quand plus jamais ce n’est le mai / C’est si peu dire que je t’aime », chante par exemple Jean Ferrat en reprenant Aragon.

Mais au-delà de la référence récurrente aux évènements de 1871, la chanson communiste française loue avant tout la culture ouvrière, ses modes de vie, ses valeurs. En 1960, pour son premier succès, Jean Ferrat chante « Ma Môme » (le morceau est d’ailleurs présent dans Vivre sa vie de Jean-Luc Godard). Il y raconte son amour pour une jeune ouvrière de Créteil, « la banlieue surpeuplée », et la simplicité de leur vie, pourtant magnifique : « La fenêtre n’a qu’un carreau, qui donne sur l’entrepôt, et les toits ». Ferrat en profite pour lancer une pique à un autre communiste, Yves Montand : « On va pas à Saint-Paul-de-Vence, on pass’ tout’ nos vacances à Saint-Ouen » (en référence à la maison en Provence de Montand et Signoret). La vie ouvrière est ici idéalisée, l’amour s’y déploie dans la pureté du dénuement : « On se dit tout’ les choses qui nous viennent, c’est beau comme du Verlaine, on dirait ». Jean Ferrat reprend le phrasé des chansons traditionnelles ouvrières, avec son lot de distance vis-à-vis de l’Eglise : « Ma môme, elle a vingt-cinq berges, et j’crois bien que la Saint’ Vierge des églises n’a pas plus d’amour dans les yeux et ne sourit pas mieux, quoi qu’on dise. » Cette chanson rassemble en fait beaucoup d’aspects de la culture ouvrière, stylisée par le chanteur communiste, et les place résolument dans le contexte français, avec l’accordéon et la toponymie de la banlieue parisienne.

Beaucoup plus tard, Pierre Bachelet avec « Les Corons » chantera ses souvenirs d’enfance dans l’univers minier du nord. La culture ouvrière, c’est aussi les jours de repos, festifs : Yves Montand dans « Les Grands Boulevards », par exemple, se réjouit de flâner dans Paris, où « il y a tant de choses à voir », même s’il n’est que « tourneur chez Citroën ».

Une autre composante essentielle de la pensée communiste est l’attente du Grand Soir, et tout l’imaginaire qui va avec bien sûr. Cette idée (le « dernier grand mythe poétique révolutionnaire en France », disait Sartre) qu’un jour l’ordre des choses se renversera lors d’un nouveau printemps se retrouve beaucoup chez Jean Ferrat, notamment dans la sublime chanson « Un jour, un jour » (écrite par Louis Aragon). Dans les couplets, il décrit l’horreur de l’état actuel de l’humanité avec une violence effrayante,  dans les refrains, il s’autorise à rêver au jour où tout changera, au temps des cerises encore une fois. « Un jour pourtant, un jour viendra / Couleur d’orange / Un jour de palme, un jour de feuillages au front / Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront / Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche ». Dans “La matinée se lève”,  le même Ferrat s’exclame : “Le monde sera beau, je l’affirme et je signe”. 

Si les chanteurs communistes ne sont pas les seuls à vouer un culte à l’amitié (Brassens, malgré ses « Copains d’abord » a longtemps fustigé le PCF !), l’esprit de camaraderie, très attaché à celui de lutte bien sûr, est central dans leurs chansons. Dans la « Butte rouge » (communément prise par erreur pour une chanson de la Commune), Yves Montand chante le « sang des copains ». Dans « A bicyclette », il est aussi avec « quelques bons copains, y’avait Fernand, y’avait Firmin ». Jean Ferrat consacre, quant à lui, une chanson entière à ce thème précis : « C’est un joli nom, ‘Camarade’, c’est un joli nom, tu sais, dans mon cœur battant la chamade pour qu’il revive à jamais. » Camarade veut dire bien plus que copain, car il a une double dimension : universaliste (tous les camarades du monde) et identitaire (un camarade est communiste). Souvent, l’idée du camarade passe par l’image du marin. Marc Ogeret reprend par exemple des « Chants de marins » en 1996. Dans sa chanson « Potemkine » (censurée à l’époque), Ferrat rend hommage aux hommes du fameux cuirasser : « C’est mon frère qu’on assassine, Potemkine. Mon frère, mon ami, mon fils, mon camarade (…) Marin, tu ne tireras pas sur un autre marin ». Le camarade est tout à la fois : compagnon de lutte, frère de sang, indéfectible ami.

C’est cette vision de la solidarité universelle qui pousse ces chanteurs communistes à s’engager pour des causes étrangères (de manière sans doute plus ou moins heureuse) : en faveur de Castro avec « Cuba, sí » (Ferrat), contre la guerre d’Indochine avec « Un air de liberté » (Ferrat) ou « Quand un soldat » (Lemarque, Montand).

Au total, c’est toute une vision de l’histoire de France que la chanson communiste déploie (au même titre que la pensée communiste française en général). Dans « Ma France », Jean Ferrat reprend beaucoup d’aspects de ce regard particulier sur l’histoire de notre pays. Sa France est toujours du côté des ouvriers, « les enfants de cinq ans travaillant dans les mines », « que je chante à jamais celle des travailleurs ». Elle est universaliste, nous le disions : « cet air de liberté au-delà des frontières aux peuples étrangers qui donnait le vertige ». Elle ne reconnaît que certains héritages : « Celle qui répond toujours du nom Robespierre », « Celle du vieille Hugo tonnant de son exil », et certains épisodes de son histoire : 1789, 1871, 1936, la Résistance (le « Chant des partisans » est chanté par Ogeret et Montand) et même 1968. De façon peut-être plus inattendue, il y a aussi dans cette chanson un patriotisme déconnecté de la pensée communiste, de l’ordre du géographique, du territorial : « Au grand soleil d’été qui courbe la Provence, des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche, quelque chose dans l’air a cette transparence et ce goût du bonheur qui rend ma lèvre sèche ». Et on retrouve cet attachement au territoire dans « La Montagne », par exemple.

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Les textes de chansons à portée communiste des années 1950, 1960 et 1970 ont très souvent été écrits par deux poètes considérables : Louis Aragon et, dans une moindre mesure, Jacques Prévert. Par deux fois, Jean Ferrat a chanté Aragon, Marc Ogeret et Léo Ferré s’y sont aussi essayés, sans parler de Juliette Gréco. Yves Montand, quant à lui, a mis en musique des dizaines de chansons de Prévert, souvent sans aucun rapport avec le communisme d’ailleurs. L’ombre de ces deux poètes irradie toute la chanson de tradition communiste des Trente Glorieuses et des années qui suivirent. Et le cheminement d’Aragon vis-à-vis du communisme semble être celui de Ferrat, comme celui de Montand : la foi, l’aveuglement, puis la découverte de l’immonde réalité.

« Je suis submergé par le dégoût, l’écœurement. Les chars russes à Prague, ce fut le coup de grâce, la fin de l’illusion que le communisme pouvait se réformer, être réformé. Ma réaction a été immédiate, primaire : je tourne la page communiste de mon existence. » C’est Yves Montand qui explique en ces termes la terrible désillusion, celle-là même que Ferrat a ressenti après août 1968 et la répression du Printemps de Prague : « Que venez-vous faire ici ? Ce fut à cinq heures dans Prague, que le mois d’août s’obscurcit », chante-t-il. Mais Prague n’est que la fin d’un processus de distanciation déjà engagé depuis la déstalinisation de Khrouchtchev : déjà en 1966, dans le film de Resnais « La Guerre est finie » (écrit par Jorge Semprún), Montand –acteur, cette fois- jouait un militant espagnol communiste rongé par le doute sur la légitimité de son action. Pourtant, c’est déjà dix ans auparavant, lors de la parution du rapport Khrouchtchev sur les horreurs staliniennes qu’Aragon écrivait l’amer et sublime « Epilogue » (mis en musique par Ferrat en 1995),  cri de désespoir d’un homme qui voit s’effondrer l’idéal d’une vie. « Je suis le faucheur, ivre de faucher, qu’on voit dévaster sa vie et son champ »…

Alors, la chanson communiste française n’est-elle qu’un vieux souvenir ? A-t-elle disparu en même temps que le communisme politique ? Fait étonnant, sa renaissance n’est peut-être pas impossible : en 2011, Cyril Mokaiesh chante « Communiste ». Sans le talent d’Aragon, mais avec conviction, et en faisant apparaître dans son texte des enjeux très actuels, il écrit : « J’suis communiste / A c’qui paraît rien d’héroïque / Oui mais, j’suis communiste ». Bien sûr, il est encore difficile, sans recul, d’apprécier l’écho que peut avoir cette chanson inattendue. Quoiqu’il en soit, l’époque troublée que nous traversons aura besoin d’idéaux, communistes ou pas, et elle s’en construira, par la chanson et par d’autres voies.

Quentin Jagorel

5 Commentaires

  • Alexandre M
    Posté le 3 février 2013 à 19:34 | Permalien

    très bon article Jago! Ayant des références plus rock que chanson française, je me permets d’apporter ma contribution: j’ai notamment en tête toute la scène punk alternative française des années 80-90, centrale dans le patrimoine rock français, avec en premier lieu La Souris Déglinguée, groupe phare de cette scène, avec les Béruriers Noirs. Le chanteur Tai Luc chante le quotidien de banlieusard, les idéaux d’une jeunesse fauchée qui zone “de Saint-Ouen jusqu’à Clignancourt, de Pleyel jusqu’à Sarcelles”. L’idéologie communiste, passée de mode, a laissé la place à un gentil anarchisme d’utopiste sniffeur de colle, mais reste au fondement de l’identité ouvrière:

    “Banlieue rouge, oh banlieue rouge,
    Toi qui viens d’la banlieue rouge,
    T’as raison faut pas t’gêner,
    Sam’di soir faut t’la donner.
    Sarcelles ! Villetaneuse ! Villejuif ! Planète Marx !” (“Banlieue Rouge”, 1988)

    Pas mal de groupes cultes issus des squats parisiens ont ainsi accédé à une certaine postérité en se faisant les hérauts de la jeunesse ouvrière issues des banlieues rouges (et blanches: le rap a désormais repris le flambeau du punk pour chanter une certaine lutte des classes): les Béruriers Noirs et le groupe Molodoi qui en est issu (“La complainte de l’ouvrier”), Oberkampf, Parabellum, OTH (de Montpellier).
    Plus connus, la Mano Negra ou les Wampas sont également issu de cette scène alternative française.

    • Quentin Jagorel
      Posté le 6 février 2013 à 21:52 | Permalien

      Merci Alexandre pour ce précieux complément.

  • Posté le 10 février 2013 à 16:18 | Permalien

    Très bel article que je tiens à faire connaître autours de moi à Châlons-en-Champagne à travers le site internet de la section du PCF de ma ville.

  • Quentin Jagorel
    Posté le 13 février 2013 à 15:49 | Permalien

    Merci de le relayer ! Bien à vous, QJ

  • Michel Joseph Auguste
    Posté le 16 septembre 2015 à 14:40 | Permalien

    Merci tout d’abord pour cet article d’histoire intéressant, intelligent et original. Je ne sais pas sa portée mais je trouve qu’il est rafraichissant (bien qu’avec deux ans d’âge il soit déjà obsolète en Internet) ; il donne en tous cas envie de visiter votre site sur lequel je suis tombé par hasard. Cependant, sans vouloir jouer à l’inspecteur des travaux finis, il me semble nécessaire de vous écrire deux choses.
    Je pense qu’il serait utile de citer le nom des auteurs qui ont écrit certaines chansons de Jean Ferrat que vous citez, à l’image de Georges Coulonges pour “Potemkine”, et “La Commune” ; Guy Thomas pour “Je ne suis qu’un cri” ; Henri Gougaud pour “Cuba si” et, au risque de décevoir, Pierre Frachet pour…”Ma môme”. Des paroliers relativement nombreux sont à l’origine de ses chansons. Ferrat est cependant le compositeur de la quasi totalité de son répertoire. Cela n’ôte en rien la sincérité des propos qu’il tient en tant qu’interprète de ces chansons. “Ma France”, “Camarade”, “Nuit et brouillard” et “La Montagne” (et bien d’autres) sont bien entendu de sa plume. Je pense que c’est justice que de préciser le nom des auteurs des chansons que vous citez.
    Aussi, et ce n’est pas tant une correction qu’une précision ; je trouve que l’attachement géographique à la France que l’on retrouve dans nombre des chansons de Ferrat (en particulier son pays d’adoption qu’est l’Ardèche) est très singulier pour un communiste. Pas forcément contradictoire, mais cela détonne avec l’idée de main-basse sur la nature quelque peu scientiste qui a fait florès en Union Soviétique et, même, en ce qu’elle s’oppose à l’urbanité essentielle du monde ouvrier, de plus en plus coupé de ses racines campagnardes. Cela détonne aussi puisque la description du paysage n’est pas parisianno-parisienne ; s’il est un authentique Parisien et qu’il a pu faire part de son amour pour cette ville (où vit la plus grande partie de la classe ouvrière française) dans ses premières chansons, la vie des boulevards n’occupe presque plus aucune place dans son répertoire après son installation définitive en Ardèche – un peu l’inverse de Zaz, si vous me permettez de placer le nom en carton-plâtre de cette opportuniste de supérette. Ce qui explique qu’il ait davantage pu être séduit par les idées de la Confédération paysanne et José Bové à la fin de sa vie, qui représentait une alternative nouvelle – et dont les idées, selon moi, complètent celles qu’il défendait tout au long de sa vie.

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