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Vincent Dissez : “Rodrigo Garcia est spectateur de sa propre écriture”

Après la représentation de L’avantage avec les animaux c’est qu’ils t’aiment sans poser de question, mis en scène par Christophe Perton au théâtre du Rond-point, Lillah Vial a rencontré Vincent Dissez, comédien.

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C’est la première fois que vous interprétez un texte de Rodrigo Garcia. Comment aborde-t-on ce type de texte ? (même si j’ai lu qu’il s’agissait ici d’une écriture poétique inhabituelle chez Rodrigo Garcia). C’est aussi un texte écrit par un metteur en scène. Sentez-vous une particularité dans l’écriture ?

Ce qui est délicat quand on travaille un texte comme celui-là, c’est qu’il y a quelque chose qui précède l’écriture de la fable : la personnalité de son auteur. C’est différent de travailler un texte de Shakespeare ou Tchekhov. Croire à un texte tel que celui-ci implique de se débarrasser d’idées préconçues que l’on pourrait avoir de Rodrigo Garcia, de ce qu’est sa personnalité. Je dois me contenter du texte en oubliant qui est son auteur justement parce que cet auteur est aussi metteur et scène et a un regard particulier sur ses textes. Je me demande d’ailleurs s’il ne se considère pas plus comme un créateur de spectacle que comme un auteur. Il s’agissait donc de ne pas faire du Rodrigo Garcia dans le cliché qu’on pourrait en avoir. Ça, ça a été délicat : rentrer dans la matière texte en enlevant le filtre de l’humeur de son auteur. L’autre difficulté est que ce texte a été écrit pour des gens que Rodrigo Garcia connaissait (les personnages portent même les noms des acteurs.) Le projet de Christophe Perton était de considérer ces voix comme celles de personnages, comme de véritables dialogues, et de transposer ces échanges dans un univers assez réaliste. Qu’est-ce que ça donnerait si des gens dans la vie parlaient comme ça entre eux et que rien ne manquait dans les mots, si c’était leur langage ?

Un journaliste a écrit sur théâtrecontemporain.net que, pour les comédiens, jouer du Rodrigo Garcia était « un exercice de style autant qu’un dépassement ». Êtes-vous d’accord avec ça ? Y a-t-il de véritables difficultés à incarner ce texte ?

Tous les textes sont un exercice de style car tous les écrivains ont un style et l’interpréter implique de le connaître, de l’épouser ou de jouer avec, et un dépassement de soi est de toute façon souhaitable. Mais c’est certain que son écriture impose une entrée particulière. Comme il joue beaucoup avec la contradiction des choses qu’il met à nu, c’est une écriture sans transition, comme une écriture automatique, et on sent que lui en tant qu’écrivain ne se censure pas. Il est comme spectateur de sa propre écriture. La difficulté est justement que la cohérence n’est pas la même que dans d’autres textes. Ça demande à l’acteur de devenir auteur de pas mal de choses, de combler les trous ou de les assumer.

La scénographie est un terrain de basket, soit un espace concret et en même temps relativement neutre. A-t-elle été une aide ?

Il y a une phrase très parlante dans le texte : «la sérénité mêlée à des comportements tout droit sortis de l’enfance ». Il s’agit en effet d’un espace public à investir par des quarantenaires en milieu de vie. Ils ouvrent une parenthèse dans laquelle ils vont tout mettre à plat, une parenthèse hors des convenances, un espace disponible et à inventer. Le point de départ de Christophe Perton dans la réflexion était le film Husbands de Cassavetes : les personnages sortent d’un enterrement, ne veulent pas rentrer chez eux et passent une nuit à noyer leur chagrin dans la débauche.

L’écriture de Rodrigo Garcia est très engagée politiquement. Faut-il nécessairement adhérer pour pouvoir jouer ses textes ?

Si tu joues un personnage avec lequel tu n’es pas d’accord dans une fiction, tout dépend du point de vue de l’auteur sur son personnage. Là il y a un JE qui ne quitte jamais le texte qui est la place de l’auteur. A cet endroit là, je pense que si je n’étais pas d’accord je ne pourrais pas e défendre. Ici, je me retrouve dans ce qu’il dit. C’est par exemple très agréable de porter le texte du Polo Ralph Lauren sur le plateau, de lui régler son compte comme ça de manière colérique et avec humour.

Est-ce un thème qui vous touche ? Celui du deuil dans notre société ?

Oui, ça touche tout le monde. Ce qu’il cherchait c’était un point de départ, qu’est-ce qui pouvait motiver ces paroles là.

Vous avez déjà joué dans Les Grandes Personnes mis en scène par Christophe Perton. Avezvous ressenti une différence dans le travail sur cette pièce ci ?

Ça n’a pas été la même recherche. Dans Les Grandes personnes je jouais un pédophile et ça ne me posait aucun problème car c’était une fiction. L’abjecte de cette personne ouvrait des questions que posait la pièce. Le texte de Marie NDiaye était beaucoup plus une forme classique, même si sa langue est très belle. Là c’est très différent. Beaucoup de gens pensent que c’est un monologue divisé en trois.

Il y a quelque chose d’assez formel dans la manière dont vous vous mouvez sur le plateau. Quelles étaient les indications du metteur en scène ?

Christophe Perton voulait quelque chose de très physique, il avait envie de quarantenaires se dépensant comme des enfants, d’une énergie désespérée de vie. Pour l’atteindre, il a fait appel à une chorégraphe, Isabelle Catalan, avec qui nous avons travaillé.

Cela vous a-t-il donné envie d’interpréter d’autres textes de Rodrigo Garcia ?

Je suis en plein dedans en ce moment donc c’est compliqué de répondre. Avoir interprété ce rôle m’a beaucoup rapproché de Rodrigo Garcia. Les aprioris que j’avais étaient voilés par son personnage et son attitude un peu réactive. Il est évidemment bien plus complexe que ce que j’en pressentais. Par exemple, la dimension poétique de cette pièce ne m’était pas parvenue aussi fortement et je trouve que ce texte est formidable de par sa structure. Voir des personnes jeter leurs impressions comme ça, livrer à cerveaux ouverts leurs peurs, leurs rancœurs, leurs échecs, de façon maladroite et un peu brute, pour que finalement l’un d’entre eux arrive à tirer de ce mélange une pensée et un point de vue sur la vie si délicat, si juste, et si sensible, je trouve ça vraiment magnifique. Après l’avoir traversé et m’être rendu compte que j’en avais une image pétrie de clichés, je serais curieux d’aborder de nouveau Rodrigo Garcia. Mes appréhensions étaient aussi dues au fait que mon personnage est probablement celui qui est le plus proche de l’image qu’on a de Rodrigo Garcia. C’est drôle parce que depuis trois jours je l’ai durci, il faut que je retrouve davantage d’humour.

Quels sont vos projets pour la suite ?

Je vais travailler avec le chorégraphe Thierry Thieû Niang sur un texte de Patrick Autréaux, Le Grand vivant. C’est tout à fait différent dans l’écriture, mais c’est très beau. Je suis impatient de voir comment ce texte très littéraire va être traité, ce que Thierry Thieû Niang imagine de cet espace entre danse et théâtre. J’ai fait de la danse très jeune et je me suis longtemps posé la question de savoir si je voulais devenir danseur ou comédien. Ma rencontre avec Gabily m’a aidé à faire mon choix, mais depuis dix ans je travaille tout de même régulièrement avec des danseurs et je trouve qu’il y a des choses extrêmement intéressantes en danse. J’ai hâte de découvrir ce nouveau projet.

Propos recueillis par Lillah Vial

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