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La bonne action selon Kant

Emmanuel Kant, « Critique de la raison pratique », Livre I, Chapitre 2

Commentaire

Emmanuel Kant écrit en 1788, Critique de la raison pratique, ouvrage de philosophie morale qui vient poursuivre l’œuvre entamée avec Critique de la raison pure (1781). Le pas franchi est très grand : la raison n’est plus théorique, raison en soi, elle devient l’impulsion de toute action. Il s’agit donc de regarder la raison comme élément déterminant de ce qui « agit », et non plus de ce qui « est ». Dans ce traité majeur, Kant développe une théorie de la morale universalisante comme fin absolue et supérieure, éloignée des préoccupations sensibles et particulières de la « vie bonne ». Le chapitre 2 du livre I, intitulé « Du concept d’un objet de la raison pure pratique », est un passage fondamental qui pose les jalons de cette théorie. Kant y éclaircit la distinction sensible ou rationnelle entre le bien et le mal de l’action.

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Le bien et le mal se distinguent dans l’absolu par la raison, mais cette distinction rationnelle ne correspond pas toujours au bien et au mal perçus dans le sens sensible, c’est-à-dire le plaisir et la souffrance, le malheur et le bonheur ; conséquemment, même si notre raison est censée nous apporter le bien-être, le bien sensible (« ce qui est bon pour nous »), elle a un but supérieur, du fait qu’elle est humaine, qui est celui de pouvoir distinguer le bien et le mal en soi.

Le texte tente de montrer en quoi la raison pratique et donc l’action remplissent, par le dépassement de la simple recherche de satisfaction sensible et par la révélation de l’essence du bien et du mal en soi, la condition suprême au bonheur de l’homme, au-delà de son caractère sensible.

Sens sensible et du sens rationnel du bien et du mal

Le bien et le mal sont des produits de la raison. Dans ce sens, la raison, complètement coupée de tout besoin sensible peut-être appelée raison pure ; pourtant elle initie l’action  : Kant n’hésiterait alors pas à l’appeler raison pure pratique. Pourtant, une chose peut-être bonne et, sensiblement, subjectivement, paraître mauvaise. Ces deux jugements émis « en même temps » soulèvent une contradiction apparente. Si la raison dicte l’aversion (ou le désir respectivement) pour une chose, comment peut-on ressentir du désir (ou de l’aversion resp.) pour cette même chose ? Est-ce à dire que nous ne sommes pas rationnels ? C’est le nœud de la réflexion.

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Avant d’aller plus loin, il convient d’éclairer l’outillage linguistique que Kant met en place. On le répète : il oppose la distinction morale du bien et du mal, par la lumière de la raison pure pratique, c’est-à-dire ce qui est considéré ou doit être considéré comme bien ou mal en soi à la considération sensible de ce qui nous est bon ou mauvais, d’un point de vue sensible.

Le bien et le mal en soi sont exprimés en allemand par gut et böse ou übel ; le bien et le mal sensible sont exprimés par wolh et weh ou Übel. Le sens que revêtent les mots wolh et weh est complexe : weh est aussi utilisé pour douleur, alors que wolh exprime une forme de plaisir. Dans la nuance des mots, on trouve la nuance des concepts : le mal sensible est concrètement la souffrance, le bien sensible est concrètement le bien-être. Dans le mot wohl, il y aussi l’idée de relativité : on pourrait le traduire par «bon relativement », alors que gut est plus absolu : là encore la différenciation conceptuelle est éclairée par le langage.

Ce qui paraît bon (ou mauvais) peut être en fait considéré, directement ou indirectement, comme mauvais (ou bon). En allemand, Kant utilise « mittelbar oder undmittelbar », ce qui aurait pu être traduit par « médiatement ou immédiatement ». Quel est donc cet intermédiaire ? Il s’agit ici en fait de montrer qu’une chose peut apparaître comme bonne (ou mauvaise) en soi immédiatement (quand elle dépend exclusivement d’un principe rationnel, non soumis à la sensibilité) ou médiatement (quand elle a besoin de passer par la faculté de désirer, c’est-à-dire par un ressenti, pour devenir un jugement rationnel). Dans le premier cas, la raison pure pratique est indépendante et absolue ; dans l’autre, elle dépend du désir ou de l’aversion.

Kant utilise deux exemples pour éclairer son propos. Le premier, celui de l’homme soumis à une opération chirurgicale est pertinent car Kant oppose son sentiment que la chose est mauvaise et la connaissance universelle et rationnelle de son bien rationnel. L’autre exemple est peut-être encore plus révélateur : le châtiment corporel de l’homme qui tourmente les gens paisibles. Notons que dans les deux cas, l’opération et les coups de bâtons, le mal sensible est imagé par l’atteinte au corps, dans un souci de concrétisation. Ce second exemple montre, d’une part, comment l’opposition entre les deux formes de considération du bien et du mal peut avoir lieu au sein d’une même personne et, d’autre part, que cette opposition débouche sur une autre distinction : le bien-être contre la bonne conduite, c’est-à-dire, déjà à ce stade, le bonheur contre le devoir.

Au-delà du bien-être, la fin supérieure de la raison est de distinguer le bien et le mal en soi

Les jugements de notre raison pratique et donc les conditions de notre action prennent indéniablement en considération la recherche de ce qui nous est bon. Ainsi, pour en revenir aux exemples, l’homme cherche, du fait de sa nature sensible, à ne pas être opéré, le bandit à ne pas être frappé.

Conséquemment, Kant nous dit en filigranes que la volonté du mal n’existe pas. Pourquoi ? Par nature, la volonté (c’est-à-dire ce qui initie l’action) est sensible, concrète, subjective (et non pas théorique, du moins à ce stade) or, le mal sensible (weh ou woe) correspond à la souffrance. En tant qu’être sensible, on ne peut alors pas vouloir son mal, car ce serait vouloir souffrir : ce qui impensable, comme « la raison l’exige particulièrement ».

La raison pratique a donc comme fonction essentielle de chercher le bonheur de l’être sensible. Pourtant, la raison ne saurait n’être qu’un substitut à l’instinct animal : la nature de la raison humaine opère le passage du moyen à la fin.

La raison n’est qu’un instrument, un moyen à la réalisation d’un bonheur sensible. Pourtant, selon Kant, cette recherche du bonheur n’est pas tout ; c’est-à-dire qu’il y a autre chose que notre nature d’être sensible, quelque chose de supérieur. La raison n’est pas seulement un moyen, elle parle aussi par elle-même : on retrouve cette idée que la raison peut se suffire à elle-même. Si la raison n’était qu’un moyen, elle ne ferait que remplacer l’instinct animal (de la brute), qui le guide aussi vers le plus grand bien-être. Cette fin est commune aux animaux et aux hommes alors que celle qui caractérise particulièrement l’homme et sa raison, cette fin supérieure, est la considération du bien et du mal en soi.  Cette fin supérieure (« prendre en considération ce qui est bon ou mauvais en soi ») n’élimine pas la première (la fin sensible), elle la dépasse : ce n’est parce que la fin de la raison ne se cantonne pas au bien-être que le bien-être n’est pas une fin en soi !

Le véritable coup d’éclat intervient à la fin du texte : le but de la fin supérieure est de rendre véritable le moyen sensible. Dit autrement, c’est en comprenant ce qui est bon ou mauvais en soi, et y en collant notre action, que la condition pour l’accomplissement de notre bien sensible est remplie. En fait, il est tout à fait acceptable de ne pas vouloir souffrir à la condition suprême que cette non-souffrance soit, en soi, bonne. Ainsi, en quelques mots, jetés à la fin du texte, de façon presque lapidaire, Kant opère la transition entre la doctrine du bonheur et la doctrine du devoir, la seconde étant une condition suprême de la première !

La bonne volonté et la loi morale rendue universelle

« Agis de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée par ta volonté en une loi universelle ». Les fameuses « maximes d’action » dont parle Kant plusieurs fois dans le texte sont en fait tendues vers une recherche d’universalité. Mais quelles sont les maximes qui peuvent être ainsi universalisées par la volonté ? Ce sont celles qui nous proposent non une fin empirique et dépendante d’une autre fin, mais une fin rationnelle, une fin en soi. Où trouverons-nous une fin de ce genre ? La psychologie empirique ne peut nous fournir que des fins particulières, relatives, et que des moyens relatifs à ces fins. S’il y a quelque chose dont l’existence a en soi une valeur absolue, c’est là seulement qu’il faut chercher l’objet, la matière de la loi morale. Or c’est l’être raisonnable qui existe comme fin en soi. Ainsi Kant définit le sujet, l’être, par la fin absolue. La nature de la raison de l’homme est dans la recherche de l’universalité de valeur : la nature est particulière et refuse la souffrance.

Par ailleurs, ce texte nous montre que l’axiologie est pratique. L’esthétique (beau, laid) et l’éthique (bien, mal) sont donc pratiques, liées à l’action. C’est véritablement de volonté que nous parle Kant, plus précisément la « volonté bonne », celle qui impulse l’action au regard du jugement de la pure raison. Il explore ce principe dans « Les fondements de la métaphysique des mœurs ».

La séparation du bien et du mal sensible, empirique et du bien et du mal en soi, peuvent être à l’origine de considérations politique majeures. Une guerre, par exemple, peut apporter de la souffrance mais être bonne en soi, rationnellement. Elle est alors légitimée. Les conséquences de ce texte sont donc immenses.

Quentin Jagorel

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