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Pierre Mazingarbe : “Je revendique une cinéphilie sauvage”

Dessinateur et réalisateur passé par les arts décoratifs de Paris et le Fresnoy, Pierre Mazingarbe est l’auteur de plusieurs courts-métrages, qui s’inscrivent dans un cinéma de l’imaginaire. Il nous parle de son dernier opus, “Moonkup – les noces d’Hémophile”, un film de vampire, présenté cette année en compétition au Festival Coté court de Pantin.

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Ton dernier court-métrage, Moonkup – Les noces d’Hémophile (sélectionné aux festivals de Pantin et de Clermont-ferrand), aborde frontalement la question des menstruations et de sa représentation. Peux-tu nous dire d’où te vient cet intérêt ? Et comment en es tu venu à raconter l’histoire d’un pays qui met fin une guerre humains-vampires en exigeant des femmes qu’elles donnent leurs règles ?

Au fond, la thèse du film, c’est que les menstruations sont le tabou ultime, la chose qui cristallise toutes les angoisses de la domination masculine. L’idée était d’établir une fiction ayant lieu au coeur d’ un système misogyne, de main-mise insupportable sur le corps des femmes. Tout ce qu’il y a de plus dégueulasse dans les rapports femme-homme dans le monde d’aujourd’hui sont réunis et concentrés dans le film.
Le féminisme universaliste que je défends à travers ce projet est une réponse à cela. Le film dit qu’une paix basée sur une pareille injustice n’est pas tenable, et c’est cette injustice qui déclenche l’engagement de l’héroïne. Affiche_Moonkup_HD
Ma conviction est que le machisme est un gâchis inouï, qui en plus d’être idiot, est à l’origine d’une perte de chance considérable pour l’ensemble de la société. C’est par ailleurs un frein autant pour les hommes que pour les femmes au travers des injonctions qui sont faites à chaque sexe.
Mon héroïne est quelqu’un d’en dessous, que personne ne voit venir, qui bataille et s’accomplit seule, et vient prouver l’inutilité et la vulnérabilité de ce schéma de pensée traditionnelle. Schéma encore omniprésent aujourd’hui en France.
S’il y a une dimension politique dans mon travail, je la revendique à cet endroit, en portant un regard sur la domination masculine, et la façon dont elle ruine les rapports femmes-hommes, et ce dans tous les milieux.

Chose rare dans le cinéma français, et encore plus dans un court-métrage, ton film est particulièrement recherché visuellement. Qu’est-ce qui te pousse à travailler autant cet aspect ?

Je crois nécessaire une forme de virtuosité formelle afin que ce genre d’”univers”, de monde érigé par le film, tienne debout. Je viens du dessin et j’ai fait un crochet par l’animation, ce qui explique sans doute l’aspect “dessiné” de mes films.
Je passe un temps à considérable, sur le papier, à penser le découpage de mes films, à tester différentes combinaisons rythmiques. C’est une des raisons qui me pousse à tourner en cinémascope, qui exige des cadres et un découpage plus radicaux que dans d’autres formats d’image.
Pour revenir à votre question, si j’accorde de l’importance à la plastique de mes films, c’est d’une part car je ne me peux m’empêcher de me mêler de tout sur un plateau, et je fais le pari qu’au contraire, cet ensemble participe à la réception de l’histoire, et donc à l’émotion.
J’estime par ailleurs qu’un cinéma de l’imaginaire est rare, nécessaire, bien accueilli par le public, et qu’il est possible de faire en France des œuvres qui relèvent autant du grand spectacle que d’une vision singulière et personnelle des choses.

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Pourquoi avoir eu recours au biais du ” film de vampire ” ?

Je n’ai pas d’attirance particulière pour les films de genre en tant que tel.
Certes, il y avait de toute évidence un attrait visuel, l’aspect réjouissant de filmer un tel univers, l’espace de transgression qu’il permet. Mais dans l’histoire du film de vampire, son usage n’est toujours qu’un prétexte, en fonction des époques, pour aborder la sexualité, le rapport à l’étranger, au fétichisme, à la religion, etc. Or ici, voulant travailler sur les menstruations, j’avais la possibilité d’inventer des personnages qui non seulement ne sont pas dégoutés par le sang des règles, mais en plus en raffolent !
Ce genre m’intéressait également en tant qu’exercice dramaturgique, dans la suite de choix à faire face à un code donné, en fonction des besoins de l’histoire : ces vampires sont ils sujet à la lumière ? Volent-ils, sont-ils doués de grande dextérité, séduisants ou repoussant ? C’est un vaste menu où piocher, et chaque film de vampire a à établir sa propre carte.

Le film se déroule en grande partie dans un train. Pourquoi ce choix ?

L’héroïne est la fille d’un certain Maréchal Pire, qui évoque le Maréchal Pétain. Cela m’intéressait de faire de ce train un lieu de pouvoir, de décisions prises par les élites, sans consentement du peuple. La soumission des humains aux vampires c’est clairement le gouvernement Laval, et le wagon, c’est bien une évocation de celui de Rethondes et de la signature de l’armistice de 1940, marquant le début de la collaboration (ndlr : Dans le film, une paix instable est signée entre les humains et les vampires).

Comment avez-vous fait, pour tourner dans ce train ?

J’ai demandé une copie de l’Orient express, un couloir et quatre compartiments à Bulle Tronel, la cheffe décoratrice avec qui je travaille (qui a aussi dessiné les costumes). Deux mois plus tard nous avions un train dans un studio. Son équipe a fait un travail absolument démentiel, la moindre tasse à café étant siglée aux écussons de la compagnie de chemins de fer du maréchal Pire. Je dois beaucoup à mon équipe, et à sa fidélité.
Le tournage a été intense, six jours, à quinze-vingt plans par jour. C’est beaucoup, mais possible notamment en pariant sur une sur-préparation, en dessinant l’essentiel du film en amont, et en n’improvisant aucun aspect de la mise en scène sur le plateau, à l’exception du jeu, auquel je donne une place grandissante. C’est d’ailleurs le principal enjeu des films visuellement ambitieux, que cela ne soit jamais un obstacle à l’émotion, donc à l’acteur.

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Quel est ton rapport à l’écriture ?

Deux abîmes m’inquiètent. La première, c’est le tout scénario. L’efficacité à tout crin, sa sécheresse et sa vacuité, la bonne histoire sans le geste, sans le regard. La petite histoire bien filmée.
Mais une seconde m’effraie peut être davantage, -sans doute parce que je suis passé par les Arts déco puis le Fresnoy-, c’est un cinéma dont la démarche n’est que plastique, visuelle, rythmique, un cinéma de poésie pure, qui croit pouvoir faire fis d’une bonne histoire, de personnages construit ou d’un travail de recherche, de répétitions avec les acteurs.
Je crois que ce travail avec l’acteur est tout sauf intellectuel, et c’est sans doute une des difficultés les plus importante à laquelle est confrontée un jeune cinéaste qui cherche à imposer un regard personnel. C’est à dire faire en sorte que la construction intellectuelle, la “démarche”, ne vienne pas faire écran à l’apparition de la chair, de la vie à l’écran.
Je me réjouis du récent regain d’intérêt porté au scénario, à condition que l’on ne tombe pas dans l’une de ces deux abîmes : l’auteurisme d’un côté, la note d’intention collée à l’écran, et les “scénarios filmés” de l’autre, l’histoire sans le regard. D’ailleurs je ne dis pas que j’y ai toujours échappé, mais du moins c’est mon ambition.
En ce qui me concerne, je pense que cela doit passer par une liberté croissante sur le plateau, et surtout perdre le réflexe de dessiner chaque scène avant d’avoir pris le temps d’écouter ce que les acteurs ont a proposer.
Dernier élément, je crois beaucoup à une porosité croissante entre les genres. C’est pour moi la grande leçon du cinéma coréen des dix dernières années. Je crois qu’on a énormément à apprendre de films comme Suneung ou Thirst, notamment dans les ruptures de tons qu’ils s’octroient d’une scène à l’autre.

Quels sont les cinéastes qui t’intéressent le plus ?

Je revendique une cinéphilie sauvage, pas forcément en lien avec mon travail d’ailleurs, qui va de J.J. Abrams à Bruno Dumont.
Dans les contemporains, mon admiration est sans limite pour le travail de Lars Van Trier et celui de Terrence Malick. Et pour films de chevet, j’ai Le sourire de ma mère de Marco Bellochio, Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin (film que j’ai vu plus de trente fois), Casino, Punch Drunk love et 8 1/2.

Quels sont tes projets ?

L’écriture de mon premier long-métrage est bien avancée, je rencontre des producteurs à ce sujet, le pitch à l’air de séduire. Je vous tiendrai au courant !

La rédaction

Plus d’infos sur : pierremazingarbe.com

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