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Karol Beffa : Musique !

Compositeur, pianiste et universitaire, Karol Beffa évoque son monde tout en musique. Entretien inédit.

M. Karol Beffa

Selon la formule de Friedrich Hölderlin, « l’homme habite en poète ». Habitez-vous le monde en musique ?

Immense poète, Hölderlin n’a pas la réputation d’être particulièrement limpide… Je crois que l’on peut entendre votre formule « habiter le monde en musique », détournée de la sienne, de plusieurs façons.
Si elle porte sur la place que la musique occupe dans ma vie, je dois reconnaître que je vais assez peu à des récitals ou à des concerts de musique de chambre. Je préfère aller au cinéma, au théâtre… Cependant, il m’arrive assez souvent d’aller à des concerts de musique symphonique, et je suis un grand fan d’opéra et de ballet. En revanche, je ne supporte pas la musique en bruit de fond. Je suis incapable de travailler en musique, et même lire en musique m’est pénible.
Reste que la musique occupe une partie considérable de mon temps, au point de devenir parfois un peu trop envahissante. Ainsi, lorsque je compose — et cette phase de composition est souvent intense —, alors la musique m’obsède, au point que j’en oublie même de manger.

Pour vous, quelle est la fonction de la musique dans une société ?

Elle est multiple. Francis Wolff en mentionne quelques exemples dans son récent Pourquoi la musique ? Parmi les fonctions de la musique, il cite « les chansons d’amour », « l’appel du muezzin », « la prière des morts », « la psalmodie de l’officiant ». Il poursuit : « Il y a des musiques à tout faire, de la musique pour tous usages : pour danser, pour se sentir ensemble, pour s’étourdir, pour se marier, pour accompagner les funérailles, pour communiquer avec les ancêtres. » Et aussi, malheureusement, « pour vendre des produits de beauté, pour apaiser les passagers de l’avion ou ceux de l’ascenseur » — qui me paraissent un détournement désolant de ce qui serait l’essence de la musique. À moi, la musique apporte consolation et réconfort. Et je pense que ce ne serait déjà pas si mal, si elle contribuait à offrir un peu de joie, à soulager le mal-être.

Les sciences humaines et les sciences exactes, constituent-elles une source d’inspiration dans votre musique ?

Pour ce qui est des sciences exactes, j’ai toujours été fasciné par la beauté des mathématiques. Il m’arrive, face à la représentation d’une fractale, de laisser vagabonder mes pensées (en cela, je ne suis sans doute pas très original…). Les pavages du plan, les espaces à plusieurs dimensions, les problèmes de finitude et d’infinitude, la cohérence et l’harmonie qui gouvernent les mathématiques traversent mes rêveries et stimulent mon imagination. En revanche, je ne crois absolument pas en la possibilité de transposer directement des techniques issues de théories mathématiques à la création musicale. Qu’il s’agisse de produire de la musique avec des logiciels d’aide à la composition, ou d’essayer comme le revendiquait Xenakis pour une partie de son œuvre de la faire reposer sur une transposition à la musique des processus stochastiques. Cependant, j’ai recours à l’ordinateur — et c’est fort utile — pour graver des partitions (que j’ai écrites au préalable au crayon et à la gomme), en vue d’une aide à l’édition. L’informatique n’intervient que comme moyen pratique et non comme source d’inspiration.
Quant aux sciences humaines, je m’y intéresse, certes. Mais elles n’ont pas d’influence sur ma manière de composer. Avec peut-être l’exception de l’ethnomusicologie. Je pense que la lecture des travaux de Simha Arom a pu enrichir ma façon d’appréhender la polyrythmie.
Dernière touche provocatrice : je maintiens que l’on peut être parfaitement inculte et être quand même un très bon compositeur.

Nous sommes influencés par l’environnement dans lequel nous vivons. La musique populaire ou traditionnelle a-t-elle prise sur votre œuvre ?

Depuis Bach, il est difficile de citer un seul compositeur qui n’ait pas été influencé par les musiques populaires de son temps. Même au XIXe siècle, malgré la figure romantique du compositeur génial et solitaire,
on trouve quantités de sources d’inspiration. Prenez Chopin : les Mazurkas, les Polonaises sont traversées de quantités d’influences. Schumann écrit cinq pièces intitulées Im Volkston ; il y donne parfois des indications comme « avec un ton de légende ». Chez Brahms, l’influence populaire est tout à fait nette, notamment dans sa musique vocale. On pourrait même dire que la différence fondamentale
 entre le lied allemand et la mélodie française est que le lied allemand baigne toujours dans le substrat de la musique populaire. Le besoin de se ressourcer est devenu encore plus pressant avec la complexification progressive de la musique. Bartók et Kodaly se sont livrés ensemble à un véritable travail d’ethnomusicologues. Stravinski imprime des éléments populaires dans Le Sacre du Printemps. Il s’est par la suite inspiré du tango et du ragtime (Tango, Ragtime pour treize instruments).


Extrait : « Destroy », (2007), pour piano (ou clavecin amplifié) et quatuor à cordes. Première audition le 19 janvier 2008, à la Halle aux Grains de Toulouse (France), dans le cadre du Festival Présences, par le Quatuor Renoir et Karol Beffa (piano)

 

Toute proportion gardée, je fais moi-même intervenir des styles de musique non savante dans ma pratique de l’improvisation, que j’improvise seul ou avec d’autres musiciens : jazz, funk, blues, klezmer… Et, de plus en plus, il m’arrive d’y faire des allusions dans la musique que j’écris : Destroy, Blow up, Fireworks, Five o’clock…, toutes ces pièces de musique de chambre font des clins d’œil à la pop, à la country, à la techno. Cela se devine sans doute à mon choix de la langue anglaise pour titrer ces œuvres.

En tant que poète, dans mon acte de création, j’ai toujours en tête de grands esprits qui structurent ma pensée. Dans votre travail de composition au quotidien, quels sont vos maîtres à penser ?

Des « maîtres à penser », je ne crois pas en avoir, des « maîtres à entendre », certainement. Parmi les contemporains, vivants ou récemment disparus, j’en citerais quatre : Henri Dutilleux, György Ligeti, Steve Reich, John Adams.

Henri Dutilleux (1916-2013)
Henri Dutilleux (1916-2013)

Dutilleux. Chez lui, il n’y a pas une mesure qui ne soit parfaitement pensée, parfaitement pesée. C’est une musique qui cultive l’euphonie, les belles sonorités, un métier poussé à un degré de perfection tel que je prends autant de plaisir à écouter sa musique en mélomane qu’à lire ses partitions en professionnel. Une oreille fascinante, un grand génie de l’harmonie et de l’orchestration.
Ligeti. Sa recherche permanente du renouvellement m’impressionne. Je me sens très proche de son goût pour les sciences, de son humour, de son sens très britannique de l’understatement, de son penchant pour la provocation et pour les canulars — ces abrégés à la fois de mystification et de démystification.
Reich. On pourrait lui appliquer le mot de Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve. » Sa musique est un monde clos, refermé sur lui-même. Et pourtant il a la capacité d’attirer un public qui n’est pas forcément issu des rangs de la musique contemporaine, pas même de ceux de la musique classique au sens large.
Adams. J’admire son génie orchestral. À l’inverse de Reich — dont l’influence sur sa musique est pourtant sensible, du moins dans ses premières œuvres —, il est capable de synthétiser des influences extrêmement diverses. Alors que la singularité de Reich réside dans sa quête de pureté stylistique, la fécondité d’Adams repose sur son impureté stylistique.

Entretien réalisé par Nicolas Grenier

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