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On est chenu de vivre

Chenu, chenue, adj.

Drôle de mot vieilli pour parler des anciens, très daté mais bienveillant dans sa sonorité même. Il y a dans ces deux syllabes comme un mélange de fragilité soufflée et de résistance noueuse. « Chenu » ? Qui a les cheveux blanchissants ou blancs de vieillesse. Dans cette définition, la plus simple qui soit, on perçoit déjà une indécision sur l’âge… On est « chenu » d’avoir beaucoup vécu, plutôt que de vieillir. « Ne te fais pas de cheveux blancs », dit-on souvent pour tranquilliser son prochain : car la vie est ce tracas quotidien, celui précisément de vivre, qui, quand il dure, adopte finalement cette blancheur capillaire.

Jacob Jordaens, Double étude de tête de vieillard
Jacob Jordaens, Double étude de tête de vieillard

« Chenu » vient du latin canus qui signifie indifféremment « gris » et « blanc ». Gandalf le Gris précède Gandalf le Blanc… Aujourd’hui, pour résoudre ce problème chromatique, on parle de « silver » – la chevelure argentée des âgés. C’est joli. Et canus a la même origine indo-européenne que cascus, signifiant vieil homme : au commencement, le vieux était blanc !

Ce qui est chenu est pur. L’étymologie réserve souvent de belles surprises, et pour cause : elle est la généalogiste de nos chenus vocables. Canus a pour synonyme candidus, c’est-à-dire, blanc, net, impartial, pur. Le blanchissement du crâne accompagnerait-il le blanchissement de l’âme ? La pureté du vieux chenu est la même que celle d’un mont en hiver (de la vie ?). Ernest Renan soutient la comparaison : « le dôme majestueux de l’Hémon, avec ses sillons de neige, qui le font ressembler à la tête chenue d’un vieillard ». La chevelure argentée et soyeuse d’un ancien, aussi immaculée qu’une poudreuse fraîchement tombée, est la parfaite métaphore, il est vrai, de cette idée si longtemps rattachée au grand âge : la sagesse.

Ce qui est chenu a vécu. Parler du temps qui passe est indispensable, je crois, à l’entière compréhension de ce mot aux élans imprévus. A point nommé, Jacques Brel, dans « Les Vieux », parlait d’une… pendule d’argent !

La majestuosité usée par la cime

Si un homme peut être chenu, on le dit aussi d’un arbre; d’un chêne centenaire, dépouillé de sa cime, par exemple. Un tel végétal ligneux, bien enraciné dans le sol forestier, présent depuis si longtemps, au-delà souvent de la durée humaine, se brise peu à peu sous le vent répété des années, continuant malgré tout à surplomber de son grand âge la forêt qui l’entoure. L’enracinement et la chétivité, la majestuosité usée par la cime.

Tout ce qui est chenu, bien davantage qu’un voisinage de la mort, est tout un agrégat de vie. Or, la neige tue les bruits de la vie. Je préfère, comme Godeau, à l’image des massifs hivernaux dont je parlais plus tôt, celle de la mer agitée, écumante : « Qui compterait plutôt les arènes menues que baigne l’Océan de ses vagues chenues ». Les cheveux blanchissant sont l’écume du tourbillon de la vie, de son ressac et de ses baïnes. De son mouvement incessant. La vieillesse n’a rien d’une mer d’huile.

Ce qui est chenu appartient à la vie ? Oui, parfois trop, d’ailleurs : une vieillesse chenue est aussi une vieillesse qui s’éternise. Sainte-Beuve écrivit : «Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à pièce et dont le cœur est long à mourir ». Comme le vieil arbre fourbu.

Ce qui est chenu est précieux. Le temps encore, le temps toujours. Celui qui bonifie les vins comme, parfois, les gens. Qui fait de cheveux auburn ou blonds -de la valeur de la terre ou du blé- une chevelure d’argent, précieuse comme le métal. On dit parfois – et trop peu souvent – d’un vieux vin, bonifié par le temps que c’est « du chenu ». Balzac, lui-même, a écrit : « C’est du chenu que m’offre le citoyen, je crains qu’il ne me tape sur le bonnet ». Il y a l’idée de valeur sûre, de qualité acquise avec le temps. Et vous noterez, encore une fois, que cette acception de chenu est indéfectiblement attachée à la vie. Le temps qui passe rend meilleur le cépage, et sublime nos ivresses. Comme pour le vin, les années passées rendent les hommes chenus meilleursbonifiés.

Ce modeste mot englobe en fait le terrible paradoxe du grand âge : l’accomplissement intellectuel et l’expérience de vie, mais aussi l’affaiblissement du corps qui les accompagne.

Chenu en dit beaucoup sur les imaginaires de sagesse et de pureté rattachés à la vieillesse, sur la valeur du grand âge, et sur les stigmates que le temps inflige aux corps, sur sa cruauté aussi. Pourtant, le chenu vit pleinement, assurément. On est chenu de vivre.

Ah! J’oubliais : Candidus, le synonyme latin de « canus », veut aussi dire heureux.

Quentin Jagorel

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