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M. Binet, nous avons eu la même idée

2015 : année du centenaire de la naissance de Roland Barthes, critique littéraire et sémiologue français qui acquit son (re)nom dans les années 1960-1970, et qui obtint une chaire en sémiologie au Collège de France en 1977 qu’il occupa jusqu’à sa mort en mars 1980. Jugé tantôt absolument iconoclaste par les uns, tantôt infiniment dogmatique par les autres, il passe en réalité pour ce qu’il est : essentiellement inclassable.

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Connu du grand public notamment pour une oeuvre assez nettement «littéraire», Fragments d’un discours amoureux (1977), il n’a cessé d’articuler toute son oeuvre entre, d’une part, la volonté de constituer une science littéraire absolument rigoureuse (quelque part entre l’impératif structuraliste que brandissait alors Lévi-Strauss et l’élaboration de cette science alors naissante qu’est la sémiologie) et, d’autre part le désir d’écrire et de prendre part à ce qu’il appelle les «jouissances du langage» (dont il parle tout particulièrement dans un texte difficile, le Plaisir du texte). Pour résumer tout cela en une formule issue de sa propre Leçon inaugurale (1977) au Collège de France, l’oeuvre critique (et littéraire) de Barthes est située à ce carrefour étymologique entre «sapor, saveur» / «sapere, savoir» : la «sapientia», où «saveur» et «savoir» se conjuguent.

Or, comme la vulgate barthésienne a loisir de le concéder, «la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’Auteur» (in Degré zéro de l’écriture), il est alors de mise que paraisse -dans le même temps de sa consécration centenaire-, lors de la (re)découverte de Barthes par ses (re)lecteurs, une enquête sur les circonstances de la mort de celui-ci. En effet, Laurent Binet, agrégé de lettres passionné par Roland Barthes, qui avait obtenu le Goncourt en 2010 pour son premier roman (HHhH), publie pour la rentrée une enquête-fiction absolument inédite, La septième fonction du langage (2015), sur les circonstances (houleuses et suspicieuses) de la mort de Roland Barthes, ou plutôt de ce qu’il considère être son meurtre.

Selon la thèse de Laurent Binet, Barthes ne serait pas décédé des suites d’un simple accident de voiture, tragique mais fortuit, bêtement percuté à la sortie du Collège de France, mais, le 25 février 1980, il aurait été la cible d’un complot orchestré par certains membres de l’intelligentsia française en vue de lui dérober un précieux document.

Ayant moi-même enquêté sur la mort de Roland Barthes, passionné par cette figure tutélaire, et ayant également prévu la publication d’une enquête-fiction impliquant des membres de l’intelligentsia française (cf : mon courrier à Pierre Bayard d’avril dernier) (1), je décide de partager le fruit de mon enquête avec Laurent Binet – tout en constatant cette coïncidence, étrange dans le monde des idées, nous avons eu la même idée…

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Roulez moins vite, vous pourriez écraser Roland Barthes. Crédit photo : Alain Dodeler 

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Monsieur Binet,

Figurez-vous cette coïncidence-là : que n’explique aucune des théories de l’alter ego littéraire, ni l’interminable tapuscrit de la fable -pourtant paradoxale- du singe graphomane et dactylographe pondant une oeuvre par le fruit du hasard, ni -pour spéculer doublement sur Borges,- le double fictionnel de chaque oeuvre réelle (ou potentielle) dans la Bibliothèque de Babel de ses Fictions métaphysiques, ni le palimpseste ciselé -mais pourtant récrit- d’un Quichotte soit-disant inédit par Pierre Ménard, ni les arcanes algorithmiques d’une poétique oulipienne et combinatoire déployée en un temps infini (à savoir, «sans tenir compte des années bissextiles et autres détails»).

En effet, voilà plusieurs années que j’enquête également sur les mystérieuses circonstances qui entouraient la mort de l’auteur, tant et si bien que je m’étais récemment fendu d’un petit article «nécrologique» sans prétention («La mort de l’auteur : ou le Roland Barthes s’en peine», où je cherchais alors à retrouver les ultima verba -derniers mots échappés à feu l’auteur- de Barthes, au moment précis de l’accident qui le vit se faire renverser, par un camion de blanchisserie, dans la rue des Écoles, en ce 25 février 1980) et j’écrivais même ceci à un (inspecteur-)critique absolument sagace dont je voulais m’attirer les lumières, Pierre Bayard (comme l’inspecteur de votre roman!), étant donné le grand travail critique qu’il avait fourni ces dernières années en matière d’investigation littéraire, entre le «polar théorique» et la «critique policière» (avec quel brio n’avait-il pas résolu l’affaire du chien des Baskerville, le meurtre de Roger Acroyd ou encore, pour citer son plus haut fait d’arme, l’assassinat du père d’Hamlet?), auquel j’exposai alors mon projet d’écriture ainsi que le fruit-même de mes recherches dans un courriel d’avril dernier : «La suite, (Monsieur Bayard), vous la connaissez sans doute, l’universitaire, comme vous, met les mains dans le camboui conceptuel, mène l’enquête : se pourrait-il que ce barbu bavard et rondouillard, sorte de Umberto Eco, et cette grande gigue de chauve, sorte de Michel Foucault, aperçus au volant du camion de blanchisserie, (le jour de la mort de Barthes) ne soient autre qu’Eco et Foucault, (en quelque sorte) responsables de « la mort de l’auteur », quelques rues plus loin, en face du Collège de France! Mon projet (de roman) s’étoffa, au fur et à mesure des lectures (…) et je suis aujourd’hui persuadé que vous êtes : un sacré personnage de roman (sic)».

Eurêka, tout m’était venu de cette archive lumineuse, que je venais alors de découvrir, le brouillon-pastiche de l’inventaire (laborieusement précis) de « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien » de Perec (2), réalisé par jeu un 25 février 1980, que corrélant avec le terrible accident de Barthes, j’imaginais ainsi : un universitaire, ayant reproduit l’exercice péréquien d’inventaire en terrasse d’un des cafés de la place Saint-Sulpice, le jour-même du terrible accident de Barthes, nous permettait d’élucider ce qui jusqu’ici était passé pour un bête et banal accident ! Heureusement, en littérature, la paranoïa paie. Mais mon enquête me mène vers un tout autre coupable, sitôt découvert les feuillets du Problemata XXX d’Aristote au chevet de l’écrivain, annoté d’apostilles lumineuses sur le «(Désir de) Neutre» et sur son roman à venir, dont je vous ferai alors part, sitôt finie mon enquête, et sur lesquelles je serai absolument ravi de discuter avec vous. Puisque nos enquêtes -fictions-, bien que simultanées, n’ont pas la même issue.

En espérant que nous aurons l’occasion de discuter de cette regrettable erreur judiciaire,

À un café rue des Écoles et sans camion à l’horizon,

Matthieu Parlons

1) Pierre Bayard, professeur de littérature française à Paris VIII et psychanalyste est un critique tout à fait atypique, a en effet inventé (notamment) un nouveau genre de critique, dite “critique policière”, qui consiste à innocenter les coupables évidents de certains chefs-d’oeuvre de la littérature (Hamlet, Le Chien des Baskerville notamment) pour en confondre d’autres, tout en s’appuyant -littéralement- sur le texte.

2) Dans “Tentative d’épuisement d’un lieu parisien”, Georges Perec fait une sorte d’inventaire à la Prévert où il détaille tout ce qui passe devant lui, sur la Place Saint-Sulpice (à noter, dans notre enquête, que Roland Barthes habitait justement dans un appartement qui donnait sur la place Saint-Sulpice)

4 Commentaires

  • Mouflapil
    Posté le 5 octobre 2015 à 19:13 | Permalien

    Dieu qu’il est fatigant de lire un normalien qui s’écoute parler…

  • L'ékhraseur
    Posté le 19 mars 2016 à 16:49 | Permalien

    … pour ne rien dire, pire même c’est indigent

  • Posté le 21 février 2017 à 20:00 | Permalien

    bonjour
    je suis l’auteur de la photo ” roulez moins vite …” que vous avez utilisée
    en la recopiant sans doute dans le livre de Tiphaine Samoyault
    merci beaucoup de ne pas avoir cherché à en connaître l’auteur
    il est juste indiqué page 715 page des crédits iconographiques
      alain dodeler p 29
     et que puisque publié dans le livre il vous eût été facile de contacter
    l’éditeur pour savoir…….si vous aviez voulu savoir
     
    je découvre cela ce soir car un artiste m’écrit pour me demander
    mon autorisation de publication
     
    et ce n’est pas parce que vous n’êtes pas les seuls à le faire
    que cela me console
     
    alain dodeler – photographe ( alain.dodeler@orange.fr )

    • admin
      Posté le 26 février 2017 à 10:48 | Permalien

      Bonjour
      voilà qui est corrigé
      avec nos excuses
      la rédaction

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