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Manhattan, bande originale

Ken Schles, Couple Dancing at the Palladium, 1985
Ken Schles, Couple Dancing at the Palladium, 1985

 

Un samedi de septembre sur les dalles entourant Ground Zero. Malgré la chaleur étouffante et les bâches recouvrant une partie des accès, la solennité des lieux impressionne. Eau et marbre, gris et bleu, recueillement et silence.

Une incongruité dans cette ville qu’ordonne l’histoire du monument. Car Manhattan est avant tout sonore, rugissante et musicale : c’est une bande originale à elle seule. Cette bande défile lorsque l’on traverse la presqu’île, et le film se met en marche alors que l’on progresse, rue après rue, numéro après numéro. 

Le petit Vito n’est pas encore Don Corleone qu’il débarque aux Etats-Unis par Ellis Island, que l’on peut apercevoir depuis le bas de Manhattan. Avec lui, ce sont des générations d’Italiens ne parlant ni le toscan de Dante, ni l’anglais, qui s’installeront aux Etats-Unis dans les quartiers de Little Italy ou de Bowery. Manhattan, porte d’entrée.

La mythologie américaine fait du passage du rien au tout, du laborieux à l’opulent sa marque de fabrique. Wall Street ne se situe qu’à quelques blocks de ce rivage, et le passage des flots au Dow a toujours suscité, à défauts de véritables vocations, de l’envie et de l’ambition. 

Dans Le Loup de Wall Street, Martin Scorsese, dans un triptyque classique chez lui, raconte la montée, l’apogée et la descente aux enfers de Jordan Belfort. Au-delà du furieux personnage en question, le film retrace l’irrésistible ascension d’un simple courtier dans le monde de la finance. Un rythme de réussite presque tranquille, comme les gammes du “Cast your fate to the wind” d‘Allen Toussaint, excipit du film   : 

Dans ses films, Scorsese fait sienne la phrase de Nathaniel Hawthorne selon laquelle “en Amérique, les familles vivent dans l’essor ou dans le déclin”.

Pourtant, il est des marginaux qui ne rêvent pas vraiment d’ascension. Des rêveurs à plein temps, jouant dans New York comme dans un terrain vague. En 1961, alors qu’un long et dur hiver s’abat sur le Nord-Est des Etats-Unis, Llewyn Davis erre dans les bars de la ville et notamment de Greenwich Village. Pour passer le temps, le personnage des frères Coen joué par Oscar Isaac en est réduit à regarder son ancienne petite amie chanter avec son nouvel amant. Il est ici et ailleurs. 

Situé à quelques miles, pendant de Greenwich Village dans le Lower East Side, le quartier d’East Village rassemble presque à lui seul l’histoire et les contrastes new-yorkais. Un temps peuplé de nombreux Juifs et d’immigrants d’Europe de l’est, il en a conservé des marques comme quelques synagogues, ou le ténu “village ukrainien”. Puis, des populations asiatiques, latino-américaines et afro-américaines sont venues peupler le quartier, notamment dans sa partie orientale appelée “l’Alphabet”. Le photographe Ken Schles, qui a arpenté ces avenues lettrées dans les années 1980, rappelle souvent la phrase d’un officier de police qui considérait l’avenue D comme “le plus grand supermarché de la drogue au monde”.

Les années 1980 sont souvent décrites comme les années H de ce coté de l’Atlantique. En revanche, le grand film du cinéma moderne dédié au sujet, Trainspotting de Danny Boyle, se déroule à Edimbourg. Ironie de l’histoire, c’est au son de A perfect day, une déclaration écrite par un enfant d’East Village, Lou Reed, qu’est filmée la plus intense scène de fix.  

C’est la rançon du développement de la ville : ces quartiers, comme Soho ou Nolita, ne font plus peur. Mieux, ils arborent aujourd’hui les attributs du quartier branché et agréable d’une grande ville : cafés, jolis commerces, population tolérante et diplômée. Entre deux eaux, entre deux fleuves, ces quartiers restent protégés du tumulte.

Car à partir de la 25ème rue, on ressent déjà la frénésie du coeur économique du pays. Des bureaux, des gens actifs, des gratte-ciels, ce n’est pas l’endroit le plus romantique de la ville. Jay-Z, en 2007, reprenant un standard de Bobby Blue Band, pouvait bien le dire :

Pourtant, on s’ébaudirait facilement devant tant de gigantisme. Le magnétisme du mouvement, la force de la hauteur, tout ceci donne au mid-town de la ville un cachet différent, celui de l’endroit où il faut être.

La nuit tombe maintenant sur les rues proches des Nations-Unies, dans la Park Avenue dépeinte par Tom Wolfe, et sur Central Park. Derrière ce-dernier, une partie de la ville a souvent été vue comme un autre monde.

Fondé par les Néerlandais quand New-York s’appelait encore la Nouvelle Amsterdam, Harlem a concentré à partir de la fin du XIXe siècle des populations afro-américaines venues du sud du pays. Le quartier est aujourd’hui nettement plus soigné et a connu il y a quelques années un sérieux boom immobilier. Les années 1970 semblent s’éloigner, une époque où Harlem était réduite aux problèmes socio-économiques sur fond de trafic de drogue.

Dans son morceau “Across the 110th street”, Bobby Womack plonge dans l’atmosphère de ces rues. Ce titre fut spécialement composé en 1972 pour un film de Barry Shear, et fut repris dans le American Gangster de Ridley Scott en 2007. 

Les alentours de Central Park peuvent aussi parler espagnol, polonais, ou anglais avec un accent. Habitant de Park Avenue, Leonard Bernstein s’est fait connaître grâce à West Side Story, facétieux drame sur des luttes entre clans dans l’Upper West Side des années 1950Mais dans ce New-York conté, la violence et la finesse ne sont jamais loin. L’amour interdit qui lie Tony, du clan des Jets, à Maria, jeune portoricaine du clan des Sharks, rapproche Manhattan des grands opéras classiques.

Scène et caisse de résonance, Manhattan peut se vivre comme une bande originale à mesure que l’on progresse, souvent à pied, sur le chemin de sa connaissance. Contrastée, romanesque et parfois violente, elle a permis à beaucoup de créer ce qu’ils pouvaient créer de mieux. C’est un voisin de Brooklyn qui le dit.

Louis Boillot

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