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Adeline Baldacchino : « La poésie comme manière de vivre plus intensément »

Essayiste, Adeline Baldacchino est l’auteur de « La Ferme des Énarques », paru récemment aux éditions Michalon. Poétesse, elle publie également aux éditions Rhubarbe un nouveau recueil de poèmes : « Trente-trois composés dans le noir (pour jouer avec la lumière) ». Rencontre.

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La poésie féminine a toute une histoire, depuis l’Antiquité jusqu’aux grandes dames du XXe siècle, Anna Akhmatova, Else Lasker-Schüler, Sylvia Plath.

Je dois avouer que je ne m’identifie pas plus à la poésie « féminine » qu’à la poésie tout court. De toutes les manières, j’ai toujours pensé et aimé la poésie au-delà de la seule « forme » poétique : la poésie comme manière de vivre, d’aimer, de ressentir plus intensément. Si je dois chercher à cet égard une femme dont l’écriture me semble absolument poétique, c’est immédiatement… Colette qui me vient à l’esprit, pour la pureté, la subtilité, la force du style : pas une « poétesse », tu vois…

Comment la poésie est-elle entrée dans votre enfance ?

La poésie est entrée dans mon enfance par une salle de classe d’une toute petite école de village. J’avais un maître à l’ancienne qui nous faisait choisir tous les soirs un texte que nous aimerions lire et dire le lendemain. Il y avait un grand coffret de bois plein de brochures de poésie. Tout y était, des plus classiques aux plus contemporains. Un jour, j’ai voulu lire un poème que je venais d’écrire. Il parlait du cerisier en fleurs dont les branches dépassaient depuis le jardin du voisin. Je découvrais que l’on pouvait parler de choses apparemment très banales, avec des mots qui les transfiguraient, qui allaient chercher l’émotion cachée à l’intérieur de l’enfant qui veut tout retenir, ne rien oublier.

C’était ça déjà, la poésie, une envie de mot juste sur une image bouleversante, parce que ça allait s’en aller, partir, mourir : les saisons qui passent, les grands-parents qu’on perd, les lieux qu’on quitte. Dès le début, il y a eu ce mélange d’amour et de nostalgie, d’émerveillement et de douleur, et les mots servaient à soigner cela en le disant. Juste après, il y eut la première anthologie, un gros livre du « Reader’s digest » offert par ma grand-mère, avec une reliure en faux cuir, j’aimais l’objet, j’aimais « Le lac » de Lamartine. Plus tard, Baudelaire et Rimbaud, mais c’était déjà l’adolescence rebelle. La poésie venait d’avant, de plus profond.

Aujourd’hui, vous publiez un recueil de poèmes : « « Trente-trois poèmes composés dans le noir (pour jouer avec la lumière) ».Ce chiffre a, vous le savez, toute une mystique : indicatif téléphonique de la France, grade maçonnique, rituel médical. Mais pour vous, quelle a été votre symbolique ?

On ne peut plus simple : j’ai eu 33 ans en mars cette année… Cela sonnait comme l’heure des retrouvailles avec l’essentiel. J’ai changé pas mal de choses dans ma vie au cours de cette année, fait des choix assez radicaux, notamment celui de reprendre ma liberté pour écrire, écrire vraiment, écrire pleinement. Je venais aussi de passer à travers des émotions plus compliquées, à titre personnel. Je retrouvais le goût d’une certaine intensité à vivre, perdu depuis longtemps. La mort, la passion, la nuit, le jour, tout s’en était mêlé. Evidemment, « 33 » c’était aussi l’âge de la mort – du Christ, on sait, mais enfin c’est Alexandre le Grand qui m’a beaucoup intéressé ces dernières années, je venais de passer des mois à ses trousses à travers l’Iran, dans les livres, et un peu dans la vraie vie – en mars, j’ai vu cette forteresse d’Alexandre perdue dans les monts Nourata en Ouzbékistan, le rêve et la vie, quand on les prend au collet pour les forcer à s’embrasser, ça devient vraiment intéressant.

La veille de mon anniversaire, j’étais en Irlande, sur un site mégalithique assez extraordinaire, Bru’na Boinne, une sorte d’observatoire astronomique qui date de 5 000 ans avant Jésus-Christ. Et là encore, je tombe sur un petit livret qui évoque la récurrence du 33 dans les vieilles sagas celtiques, comme un chiffre un peu magique. Cela m’a suffi. J’avais besoin de cette magie-là. La poésie a toujours à voir avec la magie (il faut lire à ce sujet des conférences géniales et inconnues d’un prof américain au collège de France dans les années quatre-vingt-dix : « Poésie et magie » de Thomas Greene).

J’ai également à l’esprit le poète résistant Jean Cassou et ses « Trente-trois sonnets composés au secret », paru aux éditions de Minuit en 1944. Dans quelle mesure cet ouvrage a-t-il eu une influence sur la composition de votre recueil ?

Evidemment, il y avait ce « 33 » en arrière-plan de mon choix de titre. Peut-être pas d’influence directe, mais l’envie de cet écho, c’est certain. Parce que ce sont des poèmes composés de tête, sans la possibilité d’écrire, alors que Jean Cassou est emprisonné pour faits de résistance. Il ne les couchera sur le papier qu’en en sortant, sous le pseudonyme de Jean Noir… C’était aussi le beau-frère de Jankélévitch, dont la petite musique de l’inachevé m’accompagne depuis longtemps. Parce que j’ai une immense admiration pour ces hommes, qui nous permettent de nous souvenir que la poésie a un rapport avec l’essentiel : l’insoumission, la mémoire, la survie. Ces poèmes disent que ce n’est pas seulement du jeu, ou alors du jeu tel qu’il invente la vie. Parce qu’ils portent en eux cette sorte de sens du tragique joyeux, du désir « malgré tout » qui est la vie même.

Quand on rédige un livre, nous avons tous des « modèles » qui reviennent à l’esprit. Avez-vous eu des maîtres pendant l’écriture de cet ouvrage ?

Un jour, il y a trop de modèles et trop de lectures : on commence à devenir soi-même. Je crois que je commence à dépasser le stade du pastiche, de la parodie, de l’imitation même inconsciente. Donc non, pas de modèle pendant l’écriture de ce recueil. Juste une volonté de « radouber » le navire des mots, d’aller jusqu’à l’os comme disait Max-Pol Fouchet – ah oui alors, peut-être, mettons que le Max-Pol Fouchet poète, du dernier texte, le grand texte, « Héraklès », était sans doute quelque part en embuscade derrière mon épaule. Ce sont des textes très vite écrits, sans chercher de référence, dans la violence et l’intensité émotionnelles, dans des moments de grande brûlure intérieure pour l’essentiel – d’attente, d’absence, de désir.

La seule chose que j’ai consciemment voulue, pour laquelle je me suis un peu surveillée, c’était d’échapper à une tentation qui me guette depuis que j’ai (trop ?) lu les surréalistes : la pente vers la seule résonance énigmatique, automatique, fascinante des mots, qui peut virer à l’ésotérisme un peu vain, au textualisme un peu vide. Je crois au lyrisme, à l’émotion brute qui submerge un corps et un texte en même temps, mais j’avais envie de mots qui disent les choses, qui les nomment simplement, y compris pour des gens qui ne liraient pas habituellement de la poésie. Qu’ils s’y retrouvent sans avoir lu tout Mallarmé, étudié Valéry ou composé des dissertations sur les mystères de l’assonance ! Donc, l’école de Rochefort en arrière-plan peut-être, des gens comme René-Guy Cadou, beaucoup de poètes de la revue Fontaine.

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Pourriez-vous évoquer la genèse de ce recueil de poèmes à forme fixe ? Avez-vous utilisé un carnet, des bouts de papier… ou un Iphone ? Un document Word ? Nous souhaiterions tous savoir, comment une poétesse écrit au XXIe siècle.

Un ordinateur, tout simplement, et un document Word en effet. Parfois, dehors, en marchant, des vers me prenaient à la gorge : alors oui, je les notais sur le carnet de notes de l’iPhone, et je les reprenais le soir. Il m’arrive encore d’écrire dans des carnets, mais pas ceux-là, qui sont pour la plupart poèmes d’insomnie, rédigés dans le noir, sur mon lit, à la seule lueur de l’écran d’ordinateur, d’un jet, brutal, douloureux, jubilatoire dans le soulagement d’agir, comme si écrire était agir. Bien sûr, « ça » écrit aussi en nous le reste du dedans, je veux dire que des mots flottent et se cristallisent subitement, et ce peut être au beau milieu d’une réunion, à l’instant le plus improbable, et alors il faut les retenir par tous les moyens possibles.

En l’occurrence, je dois aussi dire que le medium a joué un vrai rôle sur la forme finale : si chacun des poèmes est composé de 6 strophes de 7 vers, c’est parce que le premier que j’ai écrit avait cette forme…puis que je me suis aperçue qu’ainsi j’avais mon poème entier sur deux feuillets Word, je les voulais sous les yeux, vous avez peut-être remarqué que les poèmes commencent sur la page de gauche, ce qui n’est pas usuel : je voulais cette forme en aile d’oiseau, le poème entier offert sur deux pages, 3 strophes sur chaque, 3-3 encore. Et quand j’ai découvert le symbolisme compliqué du 42 (6×7, « hasard » au départ : la longueur du nom divin dans la kabbale par exemple), j’ai voulu garder cette forme…

A la lecture de votre livre de poèmes, j’ai le sentiment de voir un poète seul au monde face aux cinq éléments naturels. Qu’en pensez-vous ?

Je ne sais pas. Le poète est toujours seul au monde, non ? Il essaie de ne plus l’être en murmurant des choses dans le noir, il croit parfois qu’il parle à quelqu’un, mais ce quelqu’un l’entend à peine, et il reste seul. Votre vision me touche cependant, peut-être parce que j’ai beaucoup relu Bachelard ces derniers temps : et il est évident que la poésie a à voir avec tous les éléments du cosmos et aussi, c’est vrai, que j’avais envie de dire le corps liquide, le feu qui consume et conserve, le vent qui caresse et emporte, la terre qui pourrit et fleurit. Quant au cinquième élément ? L’éther ? L’espace ? Peut-être, j’aimerais qu’ils soient là, tous, en effet.

Comme vous êtes une ancienne élève de l’E.N.A., je propose une nouvelle épreuve pour les futurs candidats à l’E.N.A…. : la composition d’un poème sur un thème tiré au sort. Serait-ce une bonne nouvelle pour l’avenir de la France ?

Hum, laissez-moi rire d’abord, et puis réfléchir une minute… Autant je reconnais qu’il n’est pas besoin de savoir faire des vers pour savoir administrer l’Etat, ni l’inverse, autant une véritable épreuve de littérature aurait du sens, oui. Donc, faire composer un poème, ce serait sans doute une gentille farce – et mieux vaudrait ne pas regarder de trop près le résultat ! Mais considérer qu’avoir une culture humaniste de base, incluant la connaissance de la poésie française…y compris contemporaine, fait partie du bagage intellectuel qu’on peut exiger d’un haut fonctionnaire : oui !

Depuis quelques années, il est de bon ton de ne plus poser au « grand oral » de questions de culture générale. Mais je suis bien heureuse d’avoir pu y parler d’Eluard et de son poème « Liberté » parachuté sur la France, et je crois avoir dit des choses beaucoup plus justes alors que quand je devais faire semblant de savoir ce que fait un secrétaire général de préfecture (ça, j’ai peu l’apprendre ensuite, mais Eluard, on n’en a plus jamais reparlé à l’Ecole : mieux vaut l’avoir lu avant !…)

Vous avez assurément beaucoup de projets actuels en poésie. Pourriez-vous en évoquer quelques-uns aux lecteurs de Profondeur de Champs ?

Deux principalement – je mets de côté l’écriture, qui n’est jamais un projet mais un jaillissement, une évidence. D’une part, je vais animer, sur l’invitation de Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des poètes, une rencontre de poésie mensuelle au théâtre des Déchargeurs à Paris à compter de cet automne. Poésie vivante, poésie contemporaine qui nous parle d’évidence et à tous, et j’ai envie de la faire entendre, de la faire connaître, notamment à notre génération qui a un peu tendance à croire que la poésie c’est « has been », d’un autre siècle. Non, elle est là, plus que jamais présente, urgente possible.

Alors le deuxième projet va de pair, il vise l’éducation populaire et la vulgarisation au meilleur sens du mot, qui est le sens noble, le sens des passeurs et des partageux, qui donnent à connaître pour créer de nouvelles occasions de jubilation : je rejoins l’Université populaire de Caen, chez Michel Onfray, pour y proposer un séminaire de poésie contemporaine. Desnos le disait, j’écris pour « donner rendez-vous ». La poésie est œuvre de solitude, mais elle se prête à la douceur du partage.

Entretien réalisé par Nicolas Grenier

Poème inédit :

Désattendre

 

Saisi de désir comme on le serait
de froid
quelque chose en nous, de désordonné
qui désempare
nous démembre de l’intérieur
on se tait, dans le noir
l’hiver est brûlant
.
La nuit est pleine
de fantômes désarticulés
je renonce enfin
au vertige du désir
l’âme anesthésiée
recule tout au fond
d’une armoire sans porte
.
Je veux la jubilation
mais je trouve ce qui reste
quand elle n’est pas
là quand elle se refuse
au partage indélicat
de l’aube et des rêves
seule, ce qui reste
.
On écrit comme on fulgure
en étincelles bordées de cris
frappant contre le ciel
qui n’a jamais répondu
creusant les formes de l’absence
répétant des mots vides
leurs discrètes brisures
.
Demain, sans répit
qui ne vient pas
le sang frappe
il n’y a pas de signe
le temps se démet
se détourne
du corps épuisé
.
Suffirait-il peut-être
de ne plus rien attendre
et c’est alors que surgirait
ce qui se cache
sous la peau féroce des heures :
leur gloire secrète
gorgée d’invisibles caresses.

Un Commentaire

  • Marilyse LEROUX
    Posté le 30 novembre 2015 à 09:35 | Permalien

    Je partage ce qui est dit, la façon dont c’est dit. Ne rien attendre, en effet, laisser faire le surgissement, riche de tout ce qui est vécu, intensément, librement. La forme se modèlera au surgissement intime. Le texte sera comme “informé” de l’intérieur, et on reconnaîtra une voix, unique parmi toutes les autres qu’elle contient.