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L’incipit de “Harry Potter” ou l’amorce d’un monde

« Mr et Mrs Dursley, qui habitaient au 4, Privet Drive, avaient toujours affirmé avec la plus grand fierté qu’ils étaient parfaitement normaux, merci pour eux »

Tome I – Harry Potter à l’école des sorciers, Chapitre I – Le Survivant.

 

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Intéressons-nous à l’incipit du roman Harry Potter.

D’une importance capitale, la phrase d’ouverture n’est jamais anodine. Ici, nous apprenons beaucoup de l’univers premier dans lequel J.K. Rowling nous plonge : le monde moldu froid, ordonné et parfaitement normal. Ingénieusement construite, nous chercherons à décortiquer cette accroche dans ses moindres détails.

« Ils étaient parfaitement normaux. » Le message est simple, la signification est plus complexe. La famille Dursley est une famille conventionnelle, au sens d’une soumission étroite aux conventions sociales. Conventions sociales que nous pouvons deviner banales, si ce n’est déplaisantes. Les mots « Mr et Mrs Dursley » l’exposent bien, ces titres faisant référence au mariage, institution on ne peut plus conventionnel de nos sociétés modernes. J.K. Rowling fait ainsi le choix de mettre en avant le statut de ce couple avant l’identité de chacun. Nous ne connaissons pas leurs prénoms, mais nous les savons mariés. Par ce choix, J.K. Rowling met en avant un binôme, ils fonctionnent à deux, ils sont tous deux mariés et normaux.

« Ils habitaient au 4, Privet Drive. » Le lieu n’est pas choisi par hasard et J.K. Rowling continue d’insister ici implicitement sur la normalité des Dursleys. Allons plus loin dans l’interprétation et considérons le mariage de trois manières. Premièrement il est constant, dans le sens où l’institution est ancrée dans nos sociétés occidentales depuis longtemps. Deuxièmement, il structure nos sociétés, organisant la vie des couples, des ménages, imposant un cadre législatif qui structure à la fois la propriété, les enfants, le rôle de la socialisation, entre autre choses. Troisièmement, le mariage a su être et continue de l’être en certains cas une barrière, une limite à l’épanouissement et la liberté totale de l’individu. Surtout pour les femmes, le mariage sait être un imposant barrage à l’individualité.

Reprenons maintenant l’adresse : Privet Drive. Le « privet » correspond au troène en français. Le troène est une plante bien souvent persistante, utilisée souvent comme des haies visant à séparer les propriétés de chacun. « Drive » correspond au chauffeur, qui incarnerait l’aller simple, sans retour en arrière. Ainsi le privet résiste aux changements, est constant, comme le mariage. Symboliquement, les Dursley ne changent pas eux-mêmes. Aussi, le troène structure les terrains de chaque famille. Enfin, l’adresse complète rappelle l’aller simple qu’est le mariage, où les mariés n’ont qu’une direction définie : la constance.

L’adresse peut être prise dans un autre sens, lié au premier. « Privet Drive » ne renvoie certainement pas aux noms de grands quartiers nobles londoniens. On pensera plutôt ainsi à la banlieue pavillonnaire, où s’implante la classe moyenne aisée. « Drive » appuie cette piste d’ailleurs, suggérant aussi le garage, la voiture, soit en d’autres termes un bien de consommation historiquement très connoté. Le lecteur est donc amené à s’imaginer la famille moyenne qui épargne, s’installe, consomme.

Considérons maintenant l’utilisation des virgules par J.K. Rowling. « Mr et Mrs Dursley, qui habitaient au 4, Privet Drive, avaient toujours affirmé avec la plus grand fierté qu’ils étaient parfaitement normaux, merci pour eux ». Ici, chaque information est cloisonnée par une virgule. L’auteur nous présente les Dursleys de manière aussi structurée qu’ils le sont eux-mêmes. La première moitié de la phrase se fait donc sans fantaisie, et, l’absence de fantaisie, est probablement un des termes qui caractériseraient le mieux les Dursley. Mariés, la structure de leur famille est très conservatrice, comme nous l’apprenons ensuite. Vernon Dursley est à la tête d’une entreprise de perceuses, la tante Pétunia reste à la maison faire les tâches domestiques.

L’adresse donnée, le rythme change, et le sens avec. Si le début met en lumière une présentation structurée, la seconde partie de la phrase s’attaque à cette famille classique. Mr et Mrs Dursley avaient « toujours affirmé ». Ici, les mots ne laissent pas place à l’interprétation. Les personnages ne sont pas encore introduits, l’histoire n’a pas commencé, que les Dursley inspirent déjà méfiance. La première chose que l’on sait de leurs agissements, c’est qu’ils affirment, et qu’ils ne se remettent pas en question. Comment ? « Avec la plus grande fierté ». Ils ne se contentent donc pas d’être des individus campés sur des convictions, ils en sont en plus très fiers. Et, ce qu’ils défendent de la sorte, c’est d’être « parfaitement normaux ». La situation est ici claire : la normalité va être perturbée. J.K. Rowling par cette phrase, ce rythme, ces mots, donne dès lors aux lecteurs l’envie d’un bouleversement dans la vie normale des Dursley. Ce bouleversement sera Harry bien sûr. Beaucoup d’exemples le prouveront, Harry va briser les conventions que les Dursley chérissent. Par exemple quand Dudley pose la question « Papa est devenu fou ? » tôt dans le premier tome, cela illustre bien l’incapacité de Mr Dursley de tenir son rôle de patriarche qui gère sa famille.

« Merci pour eux ». Ainsi ce termine cet incipit. Ainsi J.K. Rowling amorce aussi ici l’élément perturbateur, en insistant ironiquement sur la normalité des Dursleys. L’expression, qui paraît sorti de la bouche d’un animateur populaire, met pourtant en lumière l’ambiance même du milieu dans lequel nous plongeons, Privet Drive. Ils sont normaux, merci pour eux. L’expression suggère que la situation est presque évidente, surtout dans ce quartier. La familiarité de la formule permet surement de nous mettre au niveau de la famille (dans laquelle on apprendra plus tard que la télévision a une place capitale dans les loisirs du fils Dudley). Ainsi le lecteur peut dès lors anticiper une ambiance à venir, si ce n’est la trame de l’histoire. J.K. Rowling ne nous proposera pas ici d’explorer le monde des petites familles anglaises aisés, leur vie est leur affaire, d’où aussi le « merci pour eux ». J.K Rowling préfèrera proposer autre chose, l’anormal. Et quoi de mieux que de nous plonger dans la conformité la plus absolue d’une famille contemporaine pour placer l’élément anormal, Harry, l’indice d’un monde merveilleux ?

Hayden O’Halloran et Antoine Vaillant

2 Commentaires

  • Philippe Marchand
    Posté le 30 avril 2016 à 10:26 | Permalien

    Bravo pour la finesse de l’analyse de cette petite phrase. Elle prouve que J.K. Rowling a un véritable instinct d’écrivain ! Et qui ne se limite pas à l’art de bâtir de larges fresques.

  • Michel
    Posté le 24 octobre 2016 à 17:56 | Permalien

    Certes mais n’abusons pas.