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Le goût du bleu

« Et vous me dites, amis, que des goûts et des couleurs il ne faut point débattre ? [1] ».

 

A l’occasion d’un après-midi de fin d’été dans les jardins de Giverny, en flânant dans la librairie attenante au musée, mon regard se posa sur Le goût du bleu, un joli livre bleu outremer de la collection Le petit mercure, qui m’invita à explorer les richesses de la couleur préférée des occidentaux [2] .

Le goût du bleu, Le Petit Mercure, Mercure de France (couverture :  Matin d’été  d’Aleardo Terzi)
Le goût du bleu, Le Petit Mercure, Mercure de France (couverture : Matin d’été d’Aleardo Terzi)

De fait, si l’on sonde les esprits qui nous entourent, autant le noir peut-il sembler sinistre, le rouge vindicatif ou angoissant, le jaune grinçant ou trop voyant, rares sont les êtres qui n’aiment pas le bleu. Comment expliquer cet amour pour le bleu ?
L’Histoire de l’Occident nous permet de constater que l’amour pour le bleu n’est pas si ancien. Dans l’ouvrage qu’il a consacré à cette couleur [3], Michel Pastoureau nous rappelle en effet que le bleu est plus jeune que le rouge ou le blanc. Ce n’est qu’au XIIème siècle de notre ère, lorsque la Vierge Marie commença à être associée à cette couleur, que le bleu devint populaire, avant qu’il ne s’impose parmi les aristocrates. Après une période plus discrète pour le bleu s’étalant du XVème au XVIIème siècles et lors de laquelle, le bleu, utilisé par les Protestants, se rapprocha du noir et fut associé à l’ordre moral, l’autorité, la modestie ou encore la simplicité, le bleu devint véritablement roi à partir du XVIIIème siècle, en conséquence notamment de l’Ordonnance de Colbert de 1667 qui facilita le commerce avec l’Inde ou l’Afrique, permettant ainsi une plus grande utilisation de l’Indigo. Le bleu fut ensuite utilisé par les révolutionnaires lors des Révolutions américaine puis française.

Symbole depuis le XXème siècle de la neutralité et du consensus en raison de son utilisation par l’ONU ou le drapeau européen, le bleu conserve aujourd’hui une place très importante. Plus trivialement, en conséquence de la diffusion massive du « blue jeans », le bleu correspond à la couleur la plus portée en Occident.

Ce -grossier- résumé historique ne saurait cependant suffire à rendre compte d’un amour pour le bleu qui semble plus spontané, plus instinctif, plus intime.
Prosaïquement, nous pouvons suggérer que plus vaste est le choix, plus élevées sont les probabilités de trouver son bonheur. Or le bleu présente un très grand nombre de nuances. Par conséquent, si l’on n’affectionne pas particulièrement le bleu turquoise, aimera-t-on sans doute davantage le lapis-lazuli, le bleu lavande, le bleu canard, le bleu indigo ou encore le bleu outremer.

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Multiples sont également les occurrences culturelles du bleu. Pour un affect, une sensation ou un souvenir négatif lié au bleu, nous en trouverons dix positifs. Nous penserons peut-être à des objets du quotidien, des habits souvent portés, puis viendront les images de voyages, des tableaux, de poèmes, de chansons, de films aimés. Si nous sommes sujets à la synesthésie, nous penserons peut-être également à un jour de la semaine, à un chiffre ou, pour les plus rimbaldiens d’entre nous, à une voyelle.
Mais ce qui charme avant tout dans le bleu, c’est son ambivalence. La clarté de ses cieux n’exclut pas de sombres nuits, son calme majestueux, d’émouvants tourments, sa placide uniformité, des subtilités multiples.

Dans son essai, Bleu, métamorphose d’une couleur dans la poésie allemande, Amelia Valtolina rapporte les propos d’Ernst Junger sur la diphtongue « au » du germanique « blau » d’où vient le mot « bleu » : « terme blau qui combine la voyelle la plus haute et la plus basse, engendrant en nous une sorte de vertige devant cette co-présence de l’altitude et de la profondeur dans le même son », de sorte que l’ambivalence du bleu s’entend avant même de se voir. On retrouve ces contradictions en poésie. Ainsi à la « paix du bleu frais peinte sur or » des matins d’été de Paul Valéry [4] peut-on opposer l’ « azur » obsédant du « ciel mort » de Stéphane Mallarmé [5]. Au ciel « si bleu, si calme » de Paul Verlaine [6], les « bleuités » associés aux « délires » et aux « rutilements du jour » du bateau ivre d’Arthur Rimbaud [7] ou, dans le même élan d’ivresse et d’infini des possibles, à la fameuse terre « bleue comme une orange » [8] de Paul Eluard.

Pour les peintres qui l’utilisent comme pour ceux qui regardent leurs tableaux, le bleu évoque souvent à la fois le vide et l’infini. Commentant La Jeune Femme en bleu lisant une lettre de Johannes Vermeer, Sylvie Germain constate que la carte géographique « ouvre sur une ampleur d’espace en contraste avec la claustration de la liseuse », de sorte pour le célèbre peintre hollandais à produire « un emboîtement de l’ailleurs dans l’ici, une inclusion de l’infini dans le fini » . De la même façon, alors que Wassily Kandinsky [9] suggère que « plus le bleu est profond, plus il attire l’homme vers l’infini » [10] , l’inventeur du « bleu Klein » confie qu’il « voulait rester seul avec ce vide merveilleusement bleu qui était en train d’éclore » [11].

La Jeune Femme en bleu lisant une lettre, Johannes Vermeer, 1663
La Jeune Femme en bleu lisant une lettre, Johannes Vermeer, 1663

Outre les œuvres musicales célébrant la beauté de l’eau ou du ciel, de la valse du « beau Danube bleu » de Johan Strauss à la « mer bergère d’azur » de Charles Trenet, nombreuses sont les chansons louant les charmes des yeux bleus , de « plus bleus que tes yeux » d’Edith Piaf, reprise par Charles Aznavour, aux tendres « blue eyes » d’Elton John. Chez certains artistes populaires français, le bleu se veut chaleureux et rassurant, des mots bleus de Christophe « rend[ant] les gens heureux » à la « maison bleue » de Maxime Le Forestier, qui symbolise les joies de la bohème et du partage. Le blues instaure quant à lui une atmosphère moins lumineuse. C’est parce que ce terme vient de l’expression « to have the Blue Devils », qui signifie, de même que « to feel blue », « être triste », qu’il fut utilisé pour décrire la complainte des esclaves noir-américains. Cependant, le blues ne se veut ni désespéré, ni désespérant. La douleur qu’il raconte n’est pas sans issue, car il la transcende. Chez Billie Holiday, la « blue moon » se veut à la fois écho de la solitude de son interprète et salvatrice, de sorte que le bleu sublime la tristesse, souligne l’intimité qu’installe le chagrin, octroie de la douceur à la mélancolie , n’étant alors ni complètement ennemi, ni complètement ami, sinon de la Beauté.
Cette sublimation de la tristesse par le bleu apparaît également dans la littérature, et cela bien avant les Bleus à l’âme de Françoise Sagan –admiratrice de Billie Holiday. En effet, la couleur préférée de Marcel Proust a d’abord été popularisée par les écrivains romantiques allemands et , en particulier, Johann Wolfgang von Goethe -qui explique dans son Traité des Couleurs qu’il considère que le bleu est « tout proche de l’ombre »- et son malheureux Werther, lequel se suicide en habit bleu. Le bleu est également fréquent dans les contes. Outre le célèbre Barbe Bleue, dans lequel le bleu est associé à la cruauté, le bleu est le plus souvent associé à un imaginaire réjouissant, comme celui des robes bleues respectives de l’Alice d’Alice au pays de Merveilles et de la Dorothy du Magicien d’Oz ou encore de la chemise de nuit de la Wendy de Peter Pan.

L’ambivalence du bleu apparaît également sur les écrans. Jacques Demy utilise ainsi le bleu pour donner à voir l’amour, l’imaginaire, la joie et la beauté , de son adaptation des hommes et robes bleus de Peau d’âne aux yeux bleus des marins des Demoiselles de Rochefort, associés à un idéal masculin lisse et dansant. Les yeux bleus accompagnent cependant parfois des histoires d’amour plus dangereuses, qu’il s’agisse de ceux de James Stewart dans Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock ou de ceux de Michèle Morgan dans Quai des Brumes de Marcel Carné- lesquels donnèrent à Jean Gabin l’occasion de prononcer l’une des répliques les plus célèbres du cinéma français-pour ne citer que ceux-ci [12]. Parfois, le bleu instaure un trouble plus proche d’un érotisme coupable, voire obsessionnel, comme celui des cheveux de l’Emma d’Abdellatif Kechiche [13] ou des draps du Shame de Steven McQueen. On pense également aux draps de l’Enfer, film inachevé [14] d’Henri-Georges Clouzot, dans lesquels une sensuelle Romy Schneider aux lèvres bleues rêve seule en faisant parcourir son corps à un ressort bleu. Chez David Lynch, également peintre, le bleu est omniprésent et instaure également une atmosphère troublée, construit un imaginaire plus inquiétant et moins lisible que celui du monde de Jacques Demy, qu’il s’agisse des cheveux et de la boîte bleus de Mulholland Drive , de la fleur bleue de Twin Peaks- bien différente de celle de Novalis- ou encore du générique bleu de Blue Velvet. De l’imaginaire inquiétant à l’œuvre de science-fiction il n’y a un qu’un pas : ainsi, le bleu peut également illustrer un avenir déshumanisé, du Gattaca d’Andrew Niccol à l’Avatar de James Cameron. Le cinéma est également généreusement parcouru d’eaux bleues associées à la noyade et par-là à la mort, qu’il s’agisse des inquiétants PreCogs du Minority Report de Steven Spielberg, des noyades du cinéma de François Ozon [15]  ou du visage sans vie de la Laura Palmer noyée de Twin Peaks.

Un thème fleur bleue, à l’heure-bleue- de la confuse tiédeur, comme un encouragement, en rappelant ses délicieuses contradictions, à regarder ce que l’on voit ?

Alice Mikowski

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[1] Friedrich W. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra- des âmes sublimes
[2]Les références citées dans cet article sont ainsi partiellement issues de cet ouvrage
[3] Bleu. Histoire d’une couleur, Ed. du Seuil
[4] « Matin » in Mélange
[5] L’ « Azur » in Poésies
[6] « Sagesse »
[7] « Le Bateau ivre » in Poésies
[8] « La terre est bleue comme une orange », L’amour la poésie
[9] Patience et songe de lumière, Desclée de Brouwer, 2004
[10] Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier¸1954
[11] Manifeste de l’hôtel Chelsea, Yves Klein
[12] Les yeux bleus au cinéma pourraient en effet faire l’objet d’un traitement particulier
[13] Dans La Vie d’Adèle, librement inspiré de la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh
[14] Mais dont certains extraits sont visibles dans le documentaire L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot de Ruxandra Medrea et Serge Bromberg
[15] Dans Sous le sable ou Swimming-pool

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