PROFONDEURCHAMPS

Que dire et que faire de la distraction ?

« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous ! » Le Spleen de Paris, XXXIII, C. Baudelaire.


Charles s’enivre, il pleure, il chante, il observe, critique, décrit, rêvasse, désespère. Michel répare des voitures. Daniel ne travaille pas ; il aime regarder des séries, s’occuper de ses deux enfants et leur cuisiner des petits plats. Denise est passionnée d’escalade : le risque de la montée, l’effort, les coups de vent qui lèchent la falaise, ainsi que les sommets qui s’érigent au-dessus, et qu’elle se promet d’atteindre, la font frissonner. Kevin préfère la musique, Léa les sorties entre potes. Edouard se perd dans le regard de Manon, tandis qu’Erwan, le vieux pêcheur, sonde l’immensité de la mer. Du genre intellectuelle, Lucie engloutit les livres de philosophie que ses professeurs lui recommandent, et, à quelques mètres de là, sa grand-mère parle météo et botanique avec la voisine. Brice est angoissé, il appréhende la réunion de 14h00 ; plus tard, Emilie ressort de celle-ci avec un sourire triomphal : elle se rejoue la scène dans sa tête, et ne peut que conclure au succès. Elle voit déjà l’horizon de son avenir bourgeonner de belles promesses. Ivan réserve des billets d’avion pour là-bas, Patrick revit de doux souvenirs d’enfance. Stef s’amuse avec le chien, Paulina s’efforce de résoudre un problème de maths. Sandrine prépare son discours, anticipe les questions, et Raoul raconte ses derniers exploits à sa famille. Hervé se sent perdu : il contemple sa vie qui touche à sa moitié, recense tout ce qu’il aurait pu faire, tout ce qu’il n’a pas fait, tout ce qu’il aurait pu être. Jérôme regarde les belles femmes et les beaux hommes qui passent, s’imagine en couple avec eux, et Hélène, d’une autre manière, envie ces gens bien habillés qui mangent au café de Flore. Ces gens-là pensent aux vacances, au travail, à leur vie conjugale qui ne tient plus, raffolent des merveilles de la ville, ou envient Hélène qui a la vie simple. Quant à lui, Fabrice est satisfait : léger, il sort du cinéma et apprécie la fraicheur de l’air sur sa peau. Les gamins s’agitent dans un univers merveilleux où des dragons les attaquent, et les adultes du PMU d’à côté boivent des coups en attendant les résultats du loto.

digitial-distraction

Leur point commun ? Tous se distraient. Ils se distraient toujours. Qu’il soit individu ou groupe collectif, l’humain est pour ainsi dire toujours distrait et vise toujours la distraction : il élance son regard au-dehors, il aime, déteste, projette, anticipe, se souvient, toujours au-dehors de lui-même. L’humain est un campeur qui traverse l’univers, et qui ne sait même plus pourquoi il fuit ainsi.

Qu’est-ce que la distraction ?

Sans s’acharner à en donner une définition complète et figée, la distraction peut être esquissée à gros traits. Simplement dit, la distraction, c’est le mouvement vers l’extérieur ; c’est du même coup le mouvement qui extériorise les choses pour y trouver refuge. Trivialement, c’est l’élan de l’humain vers l’en-dehors, vers les autres, vers les choses, vers l’univers ; c’est le besoin et le principe qui le pousse toujours vers l’ailleurs, le courant qu’il produit et qui l’entraine vers l’extériorité, au-dehors de soi-même.

Plus encore, la distraction est à la fois atteinte par et constituée de modes de distractions. Ces modes sont variés et ne donnent pas tous les mêmes résultats. Ils sont toutes les choses qui relèvent de nous en tant qu’individus humains et dont nous comprenons plus ou moins bien l’existence ou le fonctionnement : notre observation, notre analyse, notre expression, notre ambition, notre volonté, etc. C’est par ces modes que nous tendons vers et parvenons aux distractions. Ces modes sont d’ailleurs des distractions eux-mêmes. Les distractions, au pluriel, sont possiblement infinies tant sur la forme que sur le fond. On les regroupera sous le nom de distraction, au singulier, qui renvoie à ce mouvement vers l’extérieur décrit plutôt, dénominateur commun à la pluralité des distractions, dénominateur commun à tout ce que l’on entreprend.

 Tout est distraction

A ce stade, les exemples parleront plus que les abstractions.

Ainsi, nous retrouvons facilement les « petites » distractions de tous les jours. Regarder un match de football, boire une bière, danser ou admirer un spectacle, lire un roman, la presse, ou un traité scientifique, parler à ses amis, à sa famille, se disputer avec un autre, s’indigner de ce qu’il se passe dans le monde, entendre une belle chanson, entendre une histoire passionnante, espérer que le réveil sonne, peindre un tableau, regarder les fourmis qui s’activent, traquer le moustique dans la chambre, s’attarder sur le goût de ce qu’on mange, voir des vêtements qu’on veut s’offrir, se moquer de la vitrine d’à côté, rire au blagues de madame, avoir pitié du monsieur, jouer (au rugby, à Cluedo ou à la Playstation), etc. Chacune des ces petites choses que l’on fait sans cesse nous distrait. Chacune d’elles nous amène au-dehors de nous-même, ne serait-ce qu’en pensée seulement, à la rencontre de l’extérieur. Et nous cherchons sans cesse à accomplir ces petites choses, que nous les aimions ou non, précisément parce qu’elles permettent ou promettent la distraction.

On devine facilement la suite à des échelles individuelles plus générales. Imaginer, ambitionner, fantasmer, rêver, prévoir, faire le récit de, philosopher, se rappeler, etc. Ce sont autant de moyens de se distraire, de tendre vers l’extérieur, de s’y blottir et de s’y forger. A l’échelle collective, on y retrouve des sortes de « méta-distractions ». Les yeux de tous les peuples sont braqués au-dehors, sur l’ennemi, sur le modèle à suivre, sur les rebelles, les étrangers et les déviants. La foi surtout, la foi en Dieu, en dieux, en le progrès, en la Science, en l’Humanité, en la Nation, en la Mère-Nature etc. Autre exemple, le capitalisme consumériste repose sur la distraction : accumuler pour se distraire, verser son être et son expérience dans la multitude des choses pour se distraire ; s’enrichir pour mieux pouvoir se distraire ; se développer et développer pour se distraire et pour distraire. Le discours communiste tout autant. Si la religion est l’opium du peuple, le communisme en est le crack : par la distraction qu’il promet par le travail, l’abolition de l’aliénation au profit d’une distraction plus consentie, par l’égalité – égalité dans la distraction, et par l’idée distrayante d’une humanité fraternelle et d’un progrès final. L’absolution, le programme politique, l’idéologie, les principes, la tradition, la morale et les universalismes sont aussi des distractions vers lesquels ont ne cesse de fuir tantôt en tant qu’individu, tantôt en tant que communauté. On les rejoint, on y adhère parce qu’elles offrent la lueur attractive de l’extérieur, du supérieur à soi, du plus beau, du meilleur, du plus nombreux, du plus complexe, du plus juste que soi. Quelle que soi leur valeur, leur véracité, les preuves qui la soutiennent ou les arguments qui la démontrent, quelle que soit la beauté ou la laideur qu’elles exhalent, ou les résultats qu’elles produisent, elles n’en restent pas moins de grandes distractions.

En outre, les distractions peuvent être :

-  Spatiales : je suis assis au bord de la mer et je songe à cette ile, au loin, qui a l’air merveilleuse ; je suis sur cette ile et je pense au voilier qui défie la mer grossissant sous l’écume ; je suis sur le voilier et je rêve du sec et du chaud d’un pays africain ; je suis dans ce pays et je pense à la chance qu’a l’Europe avec son climat tempéré ; je suis en Europe et je m’évade toujours ailleurs, par la télé, le restaurant, les cours de langues, les informations. Que j’envie ou que je fuie l’ailleurs spatial, j’y pense, j’entre en contact avec lui, je me distrais par cet ailleurs. Et quand bien même je me contentais de mon lieu, je regarde les autres corps, les autres cheveux, je fais du sport, j’envisage ce qu’est la vie du chat à mes côtés…etc. Je me distrais par l’espace.

-  Temporelles : J’angoisse « que vais-je devenir ? » : C’est une distraction par le futur, je m’échappe du présent, je me projette plus loin, j’anticipe la route qui m’attend. J’ai la nostalgie…, « les temps ont changé… », en mieux ou en pire : Je regarde en arrière, j’exploite la distraction que me procure le passé. Encore mieux, « Quand est-ce que le Soleil explosera-t-il ? Quand sont nés les hommes ? Qui était Roi de France en 1657 ? ». Remarquons qu’on pourrait ici invoquer la curiosité pour se défendre. De toute évidence, cela est valide, mais la curiosité est à vrai dire un mode de distraction par excellence : elle veut apprendre, elle veut savoir, elle veut connaitre ; en somme, elle veut sortir de soi pour s’enrichir. Ici, je me distrais donc bien par le temps.

-   « Imaginaires ou réelles » : J’imagine une glace aux parfums délirants ou je déguste réellement une glace matériellement disponible. La frontière imagination – réalité perd ici tout son sens. La distraction, pourrait-on dire, est à cheval sur cette fracture. Elle nait presque toujours d’un stimulus « réel », est déployée dans la pensée ou dans l’imaginaire, puis se répercute dans les deux mondes.

-   Concentrées ou diffuses : Contrairement à l’opposition courante de la concentration et de la distraction, on affirme au contraire que cette première est un genre de cette dernière. Se concentrer, c’est se distraire spécifiquement. C’est tendre vers un en-dehors délimité et identifié. C’est s’extraire de soi vers l’équation mathématique que l’on souhaite résoudre, c’est se donner tout entier, c’est « s’appliquer », à la tache voulue. En conséquent, la distraction peut être soit concentrée, à savoir focalisée sur une chose particulière, soit diffuse, à savoir jetée dans une multitude vague dans laquelle on se dissout, lorsqu’on rêvasse, médite, ou (des)espère sans contrainte par exemple.

-   Conceptuelles : Analyser, théoriser, synthétiser et conceptualiser sont aussi des distractions. En passant par le langage, des catégories, et des abstractions, ces processus permettent d’objectifier les choses. Sous réserve d’en accroitre la compréhension, cette objectification est une mise à distance qui extériorise les choses de l’univers et par là nous permet de s’y réfugier comme en un au-dehors. Aussi, la conceptualisation tue « l’expérience » de la chose, elle l’éloigne et l’étudie, elle en fait un étranger, un extérieur, et son utilisation, son étude, le discernement même des différents concepts, tous rejoignent le principe de distraction, d’extériorisation suivi d’un mouvement vers l’extérieur. Traiter de la distraction comme nous le faisons ici, c’est donc avant tout se distraire par la théorie, théorie qui promet du « nouveau », de « l’ailleurs ».

-   Ego-centrées : ici se dessine un paradoxe qui n’en est un qu’en apparence. On pourra opposer à la distraction : « les hommes adorent parler d’eux-mêmes ! Beaucoup sont satisfait et fiers d’eux même ! Comment penser qu’ils cherchent au contraire à se distraire d’eux même ? » On pourra répondre :

a) Parler de soi aux autres, c’est avant toute chose opposer ce que l’on pense de soi à ce que l’on pense des autres. Il ne s’agit rien d’autre que d’une comparaison permettant d’extérioriser son présupposé « soi ». A nouveau, on passe par un intermédiaire, on trouve refuge dans ce que l’on est relativement aux autres et non par et pour soi-même. Il s’agit donc encore d’une distraction, d’un mouvement vers l’extérieur, d’un élan au-dehors qui fuit l’au-dedans en offrant à tous une image de ce dernier.

b) Il s’agit surtout, lorsque l’on parle de soi, de recevoir l’approbation ou le déni d’une audience. Encore une fois, c’est un détour vers l’extérieur qui marque la non-suffisance du soi pour soi-même, et son besoin de se distraire dans la réaction de l’autre (pitié, compassion, admiration, conseils…)

c) Faire un portrait de soi, mélioratif, péjoratif ou réaliste, c’est peindre son autoportrait. Or peindre son autoportrait ne revient pas à se regarder dans le miroir, et encore moins à se « rencontrer ». Le portrait est médiatisé, il est stylisé selon ses propres craintes, ses croyances et ses espérances. Il est capturé comme un animal en cage, figé, diminué ou grandi. Il n’est en fait rien du « soi » dont on parle. Une simple image morte, intermédiaire, qui passe par l’extérieur tant physiquement que mentalement et n’a rien à voir avec l’« expérience du soi ».

d) l’homme satisfait de lui-même est en fait satisfait de ses distractions. Si Michel est content de lui lundi soir, c’est parce qu’il a bien travaillé, l’ambiance à midi était conviviale, il se sent dispo et la bière est bien fraiche, et surtout la météo de demain sera radieuse. Il n’est pas satisfait de soi, mais de ses distractions qui ont su le satisfaire, ou au mieux, de sa capacité à bien se distraire.

En ce sens, « parler de soi », « entendre parler de soi », « penser à soi », et « être satisfait de soi » sont autant d’occasions de faire un détour par l’extérieur, et par conséquent de ne pas « être soi » ou « vivre soi », c’est-à-dire de se distraire.

De même, le « soin de soi », qu’on associe souvent à ce qui est, est une distraction : améliorer son corps, améliorer son savoir, améliorer ses capacités cognitives, améliorer son bien-être, augmenter son pouvoir, c’est se projeter plus loin dans un autre soi. C’est échapper au soi actuel par l’espoir d’un enrichissement.

Tout comme ambitionner, se donner des projets, des objectifs, et autres. L’ensemble de ces activités a priori égocentrées sont à vrai dire une distraction de soi. Comme le confirmera l’expression : « le dépassement de soi-même.

Il semblerait cependant que la distraction ne concerne rien ce qui ne dépend pas de nous en tant qu’expérience subjective. Une chaine causale provoquant la chute d’une météorite dans mon jardin ne relève de toute évidence pas de la distraction. De même, un pneu qui éclate sur l’autoroute, me fait tourner le volant de sorte que je rentre dans la voiture d’à côté et tue ses passagers, n’est pas une distraction. Il s’agit d’un accident, découlant d’une chaine de cause à effet physique indépendante de mon expérience subjective. A contrario, la manière que j’aurai de contempler la météorite dans sa chute, de ressasser l’expérience traumatique de l’accident, ou d’ignorer simplement ces évènements seront des moyens de distractions. Dire que tout est distraction relève ainsi plus de la rhétorique que d’un effort de précision. En fait, il serait plus judicieux d’affirmer que tout dans l’expérience du monde que fait l’homme est distraction. La distraction est la seule chose dont nos pensées sont capables, et nous fait faire tout le reste.

On s’abstiendra de se prononcer sur le cas des animaux, des êtres vivants en général et des êtres non-vivants. Se distraient-ils eux aussi ? Je suspends mon jugement car l’ignorance m’y contrains. Cette question rejoindrait beaucoup d’autres : la distraction va-t-elle de pair avec la conscience ? Est-elle caractéristique, voire consubstantielle de l’Homme ? Ou de l’Etre en général ? Est-ce un simple accident ? Ou un luxe que seuls des « happy few » peuvent connaitre ?

Y a-t-il des conditions qui lui sont préalables ?

Enfin, la distraction ne semble être possible que lorsque les besoins primaires sont assouvis, ce qui revient à être en vie. Quant à ce que l’on nomme survie, il se pourrait qu’il comprenne une forme de distraction, celle qui propose à l’être la possibilité au-dehors d’améliorer sa vie, ou du moins de la préserver. Il se pourrait aussi que d’autres mécanismes, et eux seuls, soient en jeu, privant ainsi l’être du « luxe » de la distraction.

Distraction de quoi ? Distraction pour quoi ?

Ayant constaté la distraction partout et l’ayant à peu près défini, on est bien en droit de se poser deux questions brulantes, qui vont en fait main dans la main : « Mais distraction de quoi ? » ; « Mais distraction pour quoi ?». En d’autres termes, quel est le point de départ de la distraction, celui dont elle cherche à s’éloigner ? Et pour quelle raison et dans quel but cherche-t-elle à s’en éloigner ?

Car dire « distraction », c’est tout d’abord impliquer une autre chose, une chose que cette dernière fuit, dont elle s’échappe. Si Alain fume de la marijuana tous les soirs, c’est parce qu’il fuit sa fatigue, son stress, ou l’ennui du quotidien. Si Jacqueline baigne ses yeux dans la lumière sanguinolente du crépuscule, c’est pour s’évader vers la grâce immortelle des cieux, loin des problèmes éphémères, fugaces et laids des humains. Si Marine regarde un comédie ce soir, c’est pour oublier sa journée compliquée. Et si Marc blâme David pour ce malheur, c’est pour éviter d’en reconnaitre la faute, pour contourner la blessure qui en résulterait. Ce que nous montrent ces exemples, c’est que c’est pour fuir qu’on se distrait. Mais fuir quoi ?

A l’image des distractions qui sont infinies en nombre, en formes et en nuances, on pourrait aussi croire que leurs points de départ sont tout aussi variés. Ce serait une erreur. En effet, on conjecture aisément un point de départ commun à toutes les distractions : soi. C’est soi que l’on fuit, de soi qu’on s’échappe. C’est soi que l’on ignore, que l’on contourne, dont on cherche à s’éloigner le plus possible. La fumée opaque d’Alain lui permet de sortir de lui-même, le fait s’oublier. Le coucher de soleil propulse Jacqueline a des sommets esthétiques et solennels dont elle ne fera jamais partie. La comédie tend sa main à Marine pour la tirer hors de sa vie, de ses frustrations, et de ses joies, et trouver refuge dans la vie drôlette des autres. Et en extériorisant la faute par le blâme, Marc contourne une rencontre douloureuse avec sa blessure intérieure.

On est pour ainsi dire toujours distrait de soi. On cherche constamment la distraction de soi.

Dès lors, la question épineuse surgit. Comme une vague millénaire et insondable, elle menace de se briser sur notre navire comme elle n’a cessé de le faire sur tous les penseurs et scientifiques. Elle sonne à peu près comme cela : « Qu’est-ce que le soi ? » En des termes vus et revus : Qu’est-ce que l’essence ? La substance ? Ce qui fait que nous sommes ? Que nous sommes ceci et pas ceci, et cela malgré les sillons de changements que creuse le Temps de ses doigts invisibles ? Y’a-t-il un soi ? La réponse à cette interrogation massive résoudrait un bon nombre de problèmes, et permettrait, de plus, d’expliquer pourquoi nous fuyons le soi, pourquoi nous nous distrayons.

Notre petite étude n’aura ni la prétention, ni la capacité d’y répondre. Le soi sera pour nous l’intérieur, l’intériorité dont la distraction s’évade par son courant extérieur. En prenant l’infinité des distractions pour l’infinité des points qui forment un cercle, on comprendra que le soi est le centre invisible du cercle autour duquel tous les points s’organisent. Ce centre n’existe à nos yeux que parce que les points s’en échappent avec le même rapport. Autrement dit, le soi n’apparait sous nos yeux qu’en cela qu’il est fui également par toutes les distractions. Quand j’écoute de la musique, quand je plonge dans une histoire, quand je réfléchis au bourdonnement de la mouche, quand je me détends, quand je me concentre, je me distrais de la même chose : de mon intérieur.

De même, dire « distraction de … » implique dans le langage courant que la distraction est d’un rang inférieur à ce dont elle échappe. « Se distraire de ses devoirs » suggère que les devoirs sont plus importants que les jeux par lesquels je m’en distrais. Ne sachant pas ce qu’est le soi, nous ne pourrions affirmer qu’il est plus important que la distraction. Dès lors, pourquoi donc dire « distraction », et non simplement « action-qui-n’inclue-jamais-le-soi » ? Précisément parce qu’il ne s’agit pas d’actions-qui-n’incluent-jamais-le-soi, mais d’actions qui fuient le soi. Elles incluent donc toutes le soi, en s’élançant depuis lui, en l’ignorant sans cesse, à la manière de demi-droites s’extrayant toutes de la même origine. De cette manière, on comprendra qu’à la pluralité des distractions s’oppose la singularité de ce qu’elles fuient. Toutes les distractions fuient le soi. Si nous devions affirmer une primauté de l’un sur l’autre, nous dirions que le soi est donc plus important que les distractions, car c’est le centre de gravité, ou plutôt de répulsion, des distractions. Pour résumer, en tant qu’il est dénominateur commun, le soi s’impose comme partie élémentaire, nécessaire à toutes les distractions qui ne lui sont que contingentes, comme le centre du cercle pour les points qui s’établissent autour de lui.

Nos propos paraitront abstraits, spéculatifs et insensés, puisque nous ne connaissons pas ce dont on parle. Sans devoir rappeler qu’il ne s’agit pas là d’une démonstration mais d’un constat, nous dirons au contraire que l’on observe réellement les distractions comme on observe les points du cercle, et qu’on en déduit simplement le centre qui nous est insaisissable pour l’instant : le soi.

C’est à ce stade que s’élève l’interrogation suivante : « Pourquoi la distraction ? » Quel est son but et la raison qui la motive ? Il ne s’agit pas d’expliquer pourquoi Alain en particulier fume de la marijuana, pourquoi Jacqueline regarde un coucher de soleil, ou Marine une comédie, puisque chaque distraction ayant sa propre raison, la tâche de toutes les expliquer au cas par cas serait démesurée. On reformule donc notre recherche comme suit : « Pourquoi la distraction fuit le soi ? » Or, cela nécessite de savoir ce qu’est le soi, et comme nous l’avons constaté plus tôt, ce qu’il est nous reste invisible. Néanmoins, en s’inspirant des travaux de nombreux penseurs, il peut être utile de formuler des hypothèses dans les limites de ce que notre mental peut concevoir, afin de mieux conjecturer ce dont la distraction s’évade :

a)  La solitude. Si l’on ne se distrait pas, si l’on fait l’expérience du soi, par soi et pour soi, si nous nous rencontrons au plus profond de notre être, nous comprendrons la solitude confinée de notre expérience subjective du monde. Nous ne sommes sûr que de notre expérience subjective, et réalisons notre isolement absolu et éternel. Seul le « je » est certain. D’ailleurs, seul le « je » est. Tout le reste est un extérieur, une étrangeté, que je façonne ou que j’aperçois par la fenêtre de mes sens et pensées, avec lequel je ne pourrai jamais me confondre, avec lequel je ne pourrais jamais communiquer directement, que je ne pourrais jamais comprendre, et qui ne me comprendra jamais. Qui sont les autres ? Les autres seront toujours les autres, et malgré notre association, nous sommes des atomes qu’un vide impénétrable sépare. Où est le réconfort du Dieu qui me guide ? Où est la puissance de l’amour fusionnel ? Avec tout ce qui est grand, beau, juste, éternel, ils sombrent dans l’abîme, ils ne sont que des mirages, des distractions qui me cachent ma solitude essentielle. La vérité aussi est aussitôt engloutie par le relativisme du sujet. Je n’ai pas de fondement sur lequel m’appuyer. Je suis seul, moi l’animal politique, moi capable d’aimer, de parler, je suis seul. Pour survivre à cet isolement, je n’ai que la distraction, il est mon devoir, ou mon réflex, ou mon plaisir, de m’élancer vers l’univers, vers ce qui n’est pas moi et que je ne suis pas. Je m’évade de cette solitude que je crains et que je ne peux supporter, je me distrais dans tout, partout, pour retrouver ce semblant de communion avec les choses et les autres, cette intégration au monde sans laquelle il n’y a plus de sens, ce contact sans lequel je suis perdu, je me distrais pour ne pas savoir que je suis seul ;

b) L’universalité. Au contraire, lorsque je vis le soi, je fais l’expérience de l’universalité : je vis l’Univers, je vis le Tout, je vis l’Unique, et tout cela en même temps. Je suis la Vie, je suis les choses, et je comprends que la pierre, c’est moi, la biche, c’est moi, mon voisin, c’est moi. Et je comprends aussi que je suis la pierre, la biche et mon voisin, et que l’Univers est en moi comme je suis en lui. Belle poésie, quel est le problème ? Le problème, c’est qu’en tant que rouage de cet univers, mon importance, ma singularité, mon estime de moi-même, tout se dissous dans les choses. Je suis aussi insignifiant que la grain de sable dans l’océan, et pourtant je porte le poids écrasant d’un univers qui dépend de chacun de ses grains, qui dépend de moi, et auquel j’appartiens tout entier. Je ne suis pas maitre, je ne suis pas aux commandes, je ne suis pas supérieur, je ne suis pas beau ou laid, ni vrai ni faux, je suis Tout et ce Tout est trop pour moi, moi qui me pense fini et ne peut penser l’infini. Plus qu’une blessure à l’égo, je brule dans le sentiment d’absurde quand j’essaie de comprendre, quand je me mesure à l’incommensurabilité de l’univers qui m’englobe et que j’englobe. Comme des yeux fixés sur le soleil, je vois trop et ne vois rien. J’ai peut-être une intuition, un sentiment, une idée qui germe, mais ce « soi-univers » le renverse aussitôt, les meules de sa densité écrasent mon entendement et je ne peux pas y rester sans qu’il me désintègre. C’est pourquoi je fuis en-dehors, c’est pourquoi je place les choses en dehors, et que je m’en distingue pour m’y réfugier. Car comment échapper à ce soi qui nous dépasse bien trop, si tout le reste en fait partie ? Je me distrais donc pour ne pas me perdre dans ce que je ne peux saisir, et qui me saisit cependant tout entier ;

c) Le néant. Je me dédouane de toute distraction, je me retourne en moi-même, et que vois-je ? Que vis-je ? Rien. Le néant. Le vide. Le soi n’est pas, c’est le zéro barré. Il n’y a pas de « soi », pas d’essence, pas de code, pas de définition, pas d’ancrage, pas de « je » que je puisse légitimement identifier. La rencontre avec mon soi vide me délivre entièrement. La liberté qu’elle me présente est aussi vaste que sa plaine déserte et muette. Le soi n’est rien, je peux donc tout être, je suis possiblement tout et chaque chose, et je peux forger mon soi comme il me semble. Cet horizon des possible n’est pourtant pas alléchant : n’ayant ni port ni destination, ni terre où jeter l’ancre, je suis seul devant mes actes. Je peux aller partout, mais je n’ose aller nulle part. Si je ne sais pas d’où je viens, ou voudrais-je aller ? Chacun de mes mouvements altère la pureté du néant, la restreint, me définit, m’étouffe sous la responsabilité du choix, et je flotte, aveugle, dans l’absence de tout sens. Plus encore, ce serait comme vivre l’infini, ici l’infinité du vide, un néant dont j’ai une vague idée, mais que je ne peux ni comprendre ni concevoir puisque je le comble aussitôt que je le pense et le désigne, alors qu’il n’est rien, alors qu’il n’est pas. Le vertige me prend à la gorge. Je n’ai pas d’origine, pas de noyau, pas de guide. Cette vacuité me dépasse, elle m’est incompréhensible et, plus encore, elle m’est intolérable. Je ne peux y loger sans risquer l’implosion. Mon seul scaphandre contre le vide, c’est la distraction : la fuite perpétuelle de cette expérience insurmontable, une fuite vers l’au-dehors. On croira bien faire en objectant tout de suite : mais si le soi n’est rien, comment peut-on s’en distraire ? Puis-je me distraire de rien ? N’est-ce pas logiquement absurde ? On répondra tout d’abord que ce « rien », ce « néant », est pour nous quelque chose puisqu’on le fuit et qu’on l’envisage. On dira ensuite que ce n’est pas de ce rien que l’on s’échappe, mais précisément de l’expérience de ce rien. C’est donc bien autour du soi, qu’il existe ou non, que jaillissent les faisceaux de distraction. C’est pourquoi je remplis mon ventre, mes journées, mes pensées, j’attrape tout ce que je peux trouver ailleurs, je comble mon vide enfoui pour ne pas y sombrer, pour ne jamais regarder cette flaque d’eau sombre qui ne me renverra pour reflet qu’un puits sans fond.

Bien d’autres hypothèses peuvent aussi être évoquées. Par exemple, l’impossibilité de l’homme de se voir tel qu’il est en raison de l’incongruence blessante de l’image qu’il se donne avec ce qu’il est réellement. Ou alors, l’impossibilité de la rencontre avec un inconscient supposé et pulsionnel. Ou bien même le souvenir traumatique qui marque le passé de chacun : celui du déchirement de la naissance, de l’arrachement brutal d’un soi à la plénitude, à la tranquillité absolue, jeté dans un monde fini, solitaire et étranger.

Le point commun de toutes ces hypothèses : la peur et/ou l’inconcevabilité de ce qu’est le soi. C’est ce pour quoi je me distrais.

A ce point de l’étude, il suffira de lire notre dernier chapitre « Que dire et que faire de la distraction ? » pour que la distraction en tant que telle soit suffisamment éclaircie. Néanmoins, sans que cela soit nécessaire, nous affirmons que l’extension de son étude à bien des sujets regorge d’opportunités. Nous envisagerons ici d’aborder quelques-uns de ces nombreux sujets, pour lesquels la grille de lecture de la distraction permet une analyse particulièrement intéressante : le bonheur puis l’identité.

Bien-être, bonheur et distraction

Le bonheur, c’est tantôt la tranquillité de l’âme, tantôt l’extase absolue, tantôt la plénitude inaltérable, tantôt l’apothéose de la jovialité et de la satisfaction. Parmi ses nombreuses définitions, on retrouve cette idée d’absolu, de nécessité, et, avant toute chose, d’éternité. Le bonheur est un état durable, entier et immortel : il ne fluctue pas. Il exclue par sa pureté à la fois la souffrance et la frustration, et ses contours se dessinent par opposition à son contraire, le malheur. Ainsi, le bonheur est comme une sphère parfaitement équilibrée qui ne présente aucun nœud et dont l’harmonie avec elle-même ne saurait être dissoute. Il est à distinguer du plaisir, qui s’inscrit dans la temporalité, qui s’établit dans l’éphémère, et dont le champ d’action n’est que partiel. Il est aussi différent du bien-être, comme le malheur l’est du mal-être, puisque ce premier est un état « impur », qui dépend des choses et des actions, qui fluctue selon les situations. Le bien-être émerge alors d’une logique de dynamisme et de dépendance, notamment aux plaisirs, tandis que le bonheur se suffit à lui-même et pour lui-même.

Dès lors, le bonheur nous apparait comme impossible, il est la propriété seule des dieux, des êtres pleins et suffisants. En effet, le paradoxe du bonheur est bien connu : comment l’homme peut-il être heureux, lui qui est mortel, fini, insatisfait, qui erre entre le mal-être et le bien-être, qui jouit et apprend, qui souffre et ignore, qui pleure et rigole, qui s’aide et se tue ? Le bonheur ne lui est-il pas fermé ? Existe-t-il même, ou n’est-il pas qu’un fantasme imprécis ?

La distraction replace ces notions dans un agencement cohérent, qui se résume en deux propositions : l’homme ressent le bien-être s’il est bien-distrait, et le mal-être s’il est mal-distrait ; il atteint le bonheur s’il embrasse le soi, et atteint le malheur s’il ne l’accepte pas.

D’une part, la distraction vise et produit le bien-être avec plus ou moins bien de succès. Chaque distraction produit un plaisir ou un déplaisir caractéristique. Ceux-ci peuvent être longs ou courts, intenses ou diffus, plaisants ou désagréables. Attention cependant : cela ne signifie pas que plus la distraction est grande, intense, et longue, plus le bien-être de l’individu augmente. Au contraire, il ne s’agit pas de maximiser la distraction pour maximiser le bien-être, mais de trouver la composition de distractions la plus adaptée pour maximiser son bien-être. Autrement dit, c’est le choix, le mélange et le succès des distractions dont on se pare qui influe sur le bien-être. En ce sens, Arnaud se sentira bien car la composition et le succès de ses distractions étaient parfaitement adaptés à sa situation : le film qu’il a vu l’a bien distrait, le repas qui a suivi était très bon, la discussion avec sa famille était passionnante et le bruit des cigales le berce comme un enfant tandis qu’il se rappelle cette époque chérie ou il péchait des mollusques sur le bord de la plage. Louise, quant à elle, éprouve un bien-être indéniablement plus intense qu’Arnaud en mélangeant drogue et amour. Mais celui-ci est de courte durée, et, sur le long-terme, ces distractions la pousseront peut-être plus vers le mal-être que le bien-être. Même si René le masochiste s’inflige des souffrances atroces, il se distrait lui aussi à sa manière, et peut-être se sentira-t-il bien tout ce temps. Kévin, lui, se sent mal, il est frustré : la distraction qu’est son travail ne lui a pas permis de s’épanouir autant qu’il le souhaitait. Son supérieur n’a cessé de lui mettre la pression, a menacé de supprimer sa distraction par le licenciement, a décrié son incompétence ; il l’a constamment renvoyé à lui-même alors que Kévin souhaitait justement s’oublier dans la besogne. Déplaisir, donc, souffrance et frustration. Kévin tentera de compenser sa distraction perdue en trouvant du plaisir à ragoter sur son chef, en dessinant les feuilles de grands arbres et en conduisant vite sur le périph. Mais, en fin de compte, la composition de ses distractions journalières n’a pas pu le satisfaire. Il est dans le mal-être.

De toute évidence, l’état de mal-être et de bien-être fluctue autant que le choix de nos distractions, et autant que les aléas qui font qu’elles aboutissent plus ou moins bien. En somme, si les distractions dans lesquelles s’est déployée l’activité humaine sont plaisantes, durables et adaptées aux circonstances et conditions précises où l’individu se trouve, ce dernier ressentira le bien-être. A contrario, si la composition de distraction était désagréable, inadaptée, nocive ou sans succès, alors l’individu, freiné dans son élan vers l’extérieur, ressentira le mal-être. Pour conclure, bien-être et mal-être sont deux pôles de la distraction : le bien-étant est le bien-distrait ; le mal-étant est le mal-distrait ; entre les deux s’ouvrent un interminable éventail de positions intermédiaires, où l’homme aiguillonne ses distractions sans arrêt. Un parallèle intéressant peut être dressé avec la crise sanitaire du Covid-19, qui contraignit chacun au confinement. Bien des personnes, privées de leurs moyens de distractions habituels, ont dû redécouvrir leurs possibilités d’échapper à eux-mêmes. Discuter davantage avec sa famille confinée avec soi, mieux apprécier l’espace, les plantes ou les objets, rêver d’avantage ou se perdre plus encore dans les multimédias, redécouvrir la cuisine ou le sport chez soi. Bien d’autres n’ont pas su ou pas pu s’y adapter. La perte des distractions habituelles, du contact humain, de la marche en dehors, des discussions anodines, du travail, de l’espace, de l’amour physique, etc., ne fut pas bien compensée par d’autres modes de distractions, et, par voie de conséquence, les a plongés dans un profond mal-être.

D’autre part, le bonheur n’est pas le bien-être poussé à son paroxysme. Tout à l’inverse, le bonheur est diamétralement opposé au bien-être. En effet, éternel, plein, informe et serein, le bonheur ne peut être que par soi et pour soi. La pluralité des distractions contingentes ne peut donc ni le porter, ni le produire. Il n’y a pas de formule, pas de composition parfaite, pas d’autres choses que lui-même qui puisse le révéler. Le bonheur est donc à chercher non pas dans la multitude de l’extérieur, mais à l’intérieur. Faire l’expérience du bonheur dans toute sa plénitude, c’est donc faire l’expérience du soi, de ce que l’on fuit, de ce que l’on est. A cette nuance près : le bonheur, c’est le soi en tant qu’on l’embrasse, qu’on l’accepte, qu’on le comprend ; c’est regarder au-dedans, et n’y pas perdre la tête, c’est cohabiter avec soi et ne faire qu’un avec soi, c’est se fondre sur soi-même en un amour indissoluble. C’est vivre l’en-dedans toujours fui, vivre l’universalité, ou la solitude, ou le néant, et c’est l’accepter comme tel. C’est passer de l’extérieur à l’intérieur, du cercle au point, pour n’être plus que soi, par soi, pour soi. Une telle paix intérieure dénoue d’un seul coup toute la tension qui nous pousse vers l’ailleurs. C’est atteindre l’« illumination », la « réconciliation », la « lumière », le « nirvana », la « renaissance », la « crucifixion », l’ « eurêka », et toutes ces notions religieuses ou intellectuelles qui identifient la même chose. C’est du même coup s’élever au-dessus des hommes, ou s’abaisser en dessous d’eux, puisque la distraction ne nous sied plus, puisqu’elle n’a plus de sens, plus d’utilité ; plus rien n’est à faire, tout est là, en soi, ou peut-être rien n’est là, mais peu importe puisque je me vis.

Cela est-il possible ? A nouveau, l’ignorance me contraint à suspendre mon jugement. Certains affirment que oui : des moines, des philosophes, des prophètes, des intellectuels, des ermites, des ivrognes et des gens « normaux » disent en avoir fait l’expérience. Ont-ils trouvé ce bonheur ? Ou s’étaient-ils convaincus de la chose ? Certains ont montré à quel point ils n’étaient plus de ce monde, ou à quel point ils étaient en ce monde, mais il est difficile de faire la distinction entre l’acceptation du soi et la distraction poussée à son paroxysme, la distraction si puissante qu’on la prend pour le soi véritable. D’autant plus que cette expérience ne peut qu’être vécue, et non communiquée, car, comme vu plus tôt et comme nous le constatons maintenant, en traiter ne reste qu’une théorie distrayante à l’écart de l’expérience. Et si certains atteignent le bonheur en tant que plénitude, sont-ils encore des hommes ? N’ayant plus distractions, de plaisirs, d’émotions, d’activités ; n’ayant plus ambitions, projets, souvenirs ; n’étant plus que des boules pleines et satisfaites, sont-ils encore des hommes ?

Petite parenthèse : On m’opposera cependant que le bonheur existe réellement, qu’il est à la portée de tous, et que ce n’est pas l’expérience du soi. En effet, Elodie est la plus « heureuse » des femmes : elle aime ses trois enfants comme la prunelle de ses yeux. Toute sa vie sera pleine et heureuse quelles que soient les obstacles et les douleurs, car elle a ses enfants. Et comment ! Mais, l’enfant, ce produit de l’adulte, n’est-ce pas la plus grande des distractions ? N’entraine-t-il pas un bien être intense et long, qui pourtant s’évanoui de temps à autres ? En voyant naitre l’enfant, grandir, apprendre à son image, le parent y verse tout ce qu’il croit être et tout ce qu’il espère ; il se retrouve pour ainsi dire dans le corps d’un autre, dans l’être d’un autre ; il devient autre. Il aime cet autre, cet enfant de sa chair, plus qu’il ne s’aime lui-même, il se tuerait pour lui, puisque l’enfant c’est l’apothéose de la distraction, c’est l’extérieur ultime, cet extérieur qui pour une fois nous est si proche, si atteignable, si semblable ; cet extérieur dont on sent la respiration, que l’on forme de nos mains, dont est un dieu bon et protecteur ; cet extérieur où se reflète dans des yeux d’ange notre plus beau portrait. Et voilà qu’à 35 ans, cet enfant nous trahit pour quelqu’un d’autre, voilà qu’il se rebelle, qu’il nous méprise, ou devient méprisable : qu’il a changé ! qu’il est différent de tout ce que j’ai voulu lui transmettre de bon ! En voyant la distraction de l’enfant qui s’éloigne peu à peu, le mal-être nous prend à la gorge, la présence de cet autre, image de soi, nous manque terriblement, et quoi que l’on fasse, on ne retrouvera jamais le plaisir qu’est l’enfant si celui-ci ne nous revient pas. Ainsi la souffrance du père et de la mère, ainsi la rébellion de la fille qui veut plutôt se distraire qu’être un mode de distraction, ainsi l’amour qui les unit ensemble dans une distraction partagée pouvant produire un bien-être extraordinaire. Encore une fois, c’est sous les fleurs de la distraction que cet amour s’épanouit, et non pas dans la boule éternelle du bonheur. Parenthèse fermée.

Le pendant plus sombre de cette rencontre avec soi, c’est le malheur. Le malheur, c’est aussi le soi. Mais c’est le soi en tant qu’il est rejeté, en tant qu’il est incompris, en tant qu’il est intolérable. C’est la réaction inverse au bonheur, c’est la répulsion, ou l’incapacité à embrasser ce soi intérieur. Le malheur, c’est ce que la distraction cherche à éviter à tout prix, c’est ce dont elle nous protège, et dont elle nous écarte. Car faire l’expérience du soi, accidentellement ou non, et ne pas pouvoir le saisir et s’y coucher, c’est se fracasser sur les roches, c’est se jeter dans l’abîme, c’est respirer des flammes. Peut-être peut-on l’apercevoir et se retirer à temps, s’élancer à nouveau vers un extérieur distrayant et rassurant. Peut-être peut-on réaliser la solitude du soi et choisir de ne pas y vivre, de s’inventer un Dieu et un monde hors de soi sur lequel s’appuyer. Peut-être peut-on fermer les yeux face à l’universalité, où se convaincre à nouveau d’une lumière dans le néant. Mais si l’on n’y parvient pas, si l’expérience est pleine, si la réalité du soi s’impose dans toute sa densité, et si l’on ne peut s’y conformer, alors tout est perdu : le mensonge de la distraction ne sera jamais assez crédible pour nous permettre d’y vivre. On se désintègre aussitôt.

A nouveau, cela est-il possible ? A nouveau, l’ignorance me contrains à suspendre mon jugement, mais on peut penser qu’il s’agirait là d’une réaction bien plus probable que la prodigieuse communion avec le soi du bonheur. On pourrait suggérer que certains « fous » ont vécu le malheur, certains suicidés aussi. On pourrait suggérer qu’une réflexion intense pourrait nous y mener, qu’en remontant nos pensées nous y vivrions notre soi, qu’un traumatisme ou qu’une substance autre nous y propulse bon-gré mal-gré, mais, à l’évidence, il n’y a là que spéculation.

Que conclure sur le bonheur ? Deux choses : bien-être et mal-être sont deux pôles de la distraction ; bonheur et malheur sont deux pôles du soi. Ce constat est à la fois désolant et chargé d’espoir :

a) Désolant. L’homme n’est pas capable du bonheur. Tout en lui et hors de lui le retient de vivre son soi, et s’il y parvenait, il se désintégrerait ou perdrait précisément ce qui le fait humain.

b) Chargé d’espoir. L’homme peut maximiser son bien-être autant qu’il le souhaite et qu’il le peut. Dans les limites des facteurs qui le contraignent, comme l’expérience, le milieu social, la tradition…etc., l’homme peut recombiner à l’infini ses distractions pour en tirer le plus de bien-être possible.

C’est par conséquent une recette douce-amère que l’on retiendra. Si le bonheur est aujourd’hui un impératif, qu’il est à toutes les bouches, à toutes les sauces, sur toutes les publicités, et dans toutes les promesses, on comprendra qu’il n’est pour nous qu’un horizon inatteignable, enfoui en-dedans, qu’il est un soi dont on cherche à s’échapper, et qu’on ne peut rencontrer qu’au risque de payer un lourd tribut. On comprendra de surcroit que ce que l’on peut chercher dans ces bouches, dans ces sauces, ces publicités et ces promesses, c’est le bien-être, un bien-être qui se trouve en-dehors, un bien-être qu’il est en notre pouvoir de saisir, de cultiver, et d’augmenter. On comprendra enfin que la poursuite du bonheur– pour l’individu, la famille, le peuple, la nation ou le monde – restera en vogue de tout temps, puisque faite de rêve, d’ambition et d’un ailleurs encore vierge, elle est une distraction attractive.

Si nous sommes semblables dans notre quête infatigable de la distraction, sommes-nous pour autant identiques ? Cette extension vers l’au-dehors qui nous marque tous pareillement, comme une masse uniforme d’individus distraits, comment rend-elle compte de nos différences ? Alors que tous les pays cherchent le bien-être, pourquoi l’Inde et l’Italie sont pourtant distingués ? Pourquoi les bretons et les corses ne sont-ils pas les mêmes ? Qu’est-ce qui fait de Marc et de Pierre des personnes différentes ?

Identité distraite

Au fond : Qui suis-je ? Quelle est mon identité ? Qu’est-ce qui fait que je suis reconnaissable par moi-même ou par les autres ?

On dit d’Alfred qu’il est très ordonné : il range, classe, et nettoie tout ce qu’il touche, à la maison comme au travail. Zoé est une personne drôle et légère : elle a toujours une bonne blague dans sa poche et se sort de toute situation sans le moindre effort. Rachid est charmeur, il se complait dans la séduction, dans le flirt, mais aussi dans la vente et dans la politique. Rose est une génie : geek, elle ne parle pas beaucoup mais son intelligence est débordante. Gaston est violent, Isabelle est casse-cou, Adrien est le parfait exemple d’un enfant sage. Bule et Rubule sont jumeaux, ils sont fous de musique, de hip-hop précisément, mais alors que Bule aime les refrains et l’instru, Rubule préfère les impros bien calées.

Ces portraits d’une simplicité irréaliste illustrent un même principe : l’identité est la composition des distractions dont on fait usage. En me distrayant par l’ordre, je suis identifié comme personne ordonnée. En me distrayant par le rire, ou par la séduction, ou par la musique, etc., je m’identifie et suis identifié comme tel. L’étiquette qu’on appose à côté de mon nom et de mon apparence, celle qui me différencie de mes prochains au sein d’une société, c’est ce avec quoi je m’échappe de moi-même.          Remarquons ici que le soi et l’identité n’ont rien à voir. Là où le soi est enfoui, invisible, et durable, l’identité est apparence, visible aux autres et à soi-même, fluctuant tant dans le temps que selon les personnes avec lesquelles on interagit. En ce sens, on dira d’une personne qu’ « elle a changé » quand elle avait pour habitude d’être joviale et qu’elle est désormais nostalgique, ou lorsqu’elle est devenue rigide et vertueuse alors qu’elle était ouverte et sulfureuse. En réalité, cette personne a recomposé son portefeuille de distractions, et, partant, a changé la manière avec laquelle on l’identifie relativement aux autres. On dit aussi : « venant de lui, ça m’étonnerait » ou « je ne la vois pas faire une chose pareille ». On suggère à vrai dire que la distraction dont on parle ne concorde aucunement avec, voire est contraire aux distractions caractéristiques des personnes concernées. De la sorte, l’identité est calquée sur la composition caractéristique des distractions qu’on utilise. Du plus « macro » au plus « micro », et du plus abstrait au plus concret, chaque distraction et chaque nuance de distraction compte dans la distinction identitaire entre deux individus ou groupes d’individus. La différenciation s’effectue ainsi par un complexe dynamique de distractions caractéristiques enchevêtrées et interdépendantes qu’on prénomme identité.

A ceux qui s’arc-bouteront contre ces propos, qui diront qu’ils sont bien plus que leurs simples distractions, nous offrirons un exemple. L’illustration la plus frappante de notre identité comme distraction, de notre identité distraite, est l’analyse rigoureuse de nos comportements que le capitalisme de surveillance met en place. Il me suffit d’aller sur internet, de regarder un feuilleton tous les soirs, de consulter quelques photos sur instagram, de liker une poignée de posts, de cliquer sur une publicité et de commander en ligne un nouveau produit pour que les algorithmes comprennent avec une précision surprenante qui je suis. Poussés par la puissance d’apprentissage de l’Intelligence Artificielle, ces derniers analysent en temps réel l’ensemble des distractions auxquelles je me livre sur internet. Ils y décèlent des tendances, des habitudes, discernent des traits caractéristiques et décryptent par-là mon identité à mesure que je me distrais. Ils sauront si j’ai des amis, où je réside, si je cherche à en partir, si je suis crédule, naïf, sceptique, si ma vie de couple est en danger, si je préfère l’OM au PSG et s’il est probable que je me radicalise. Ils comprendront si je suis « à la cool » ou un maniaque de l’ordre et du temps, si je fais attention à mes enfants, si je suis curieux, radin, bavard ou séducteur, si je me couche tôt et si je vote à droite. Et tout cela, l’Intelligence Artificielle, qui n’en est aujourd’hui qu’à ses balbutiements, le stock dans un petit fichier qui porte mon nom et dont la monétisation peut servir des buts commerciaux ou politiques. Bien plus : la précision de leur compréhension est telle qu’ils estimeront quelle distraction m’attirera le plus, si je cliquerai sur cette publicité, si je croirai cet article, et si je voterai pour tel candidat. En observant mes distractions passées et présentes ils en déduisent mes distractions futurs : ils assemblent les pièces de mon identité. Ce fichier, donc, c’est une synthèse de toutes mes distractions, celles dans lesquelles je suis doué, celles qui me surprennent, celles qui me font peur, que je condamne où que j’accepterai. Cette synthèse des distractions, c’est mon identité. Identité numérique certes, puisque l’exemple se limite à cet espace dématérialisé, mais identité tout de même.

C’est par ailleurs lorsque le choix et le succès des distractions sont les plus adaptés à son identité que l’on peut espérer, en général, maximiser son bien-être. Offrez un mets gastronomique à un passionné des saveurs et vous ferez un bien-étant ; offrez-lui une pâte nutritive sans goût et sans forme et vous ferez de lui un mal-étant.

Selon toute vraisemblance, ce double constat semble s’enfermer dans une circularité sans valeur : le bien-être c’est le bon accord de la distraction avec l’identité ; l’identité c’est la distraction. Il manque ici un terme à l’équation. Il manque la réponse à la question : Qu’est-ce qui fait que mon identité est celle-ci ? Qu’est-ce qui fait que telle ou telle distraction, au commencement, me sied mieux à moi qu’à autrui ? Puis-je, à l’état initial, choisir de plein gré mon identité ? Puis-je en changer quand je le souhaite ? Ai-je la liberté de mes goûts ?

C’est ici que s’arrête notre étude, ici que commencent les travaux des sciences humaines – sociologie, psychologie, économie, etc., ici que nous nous posons la question :

Que dire et que faire de la distraction ?

Que dire de la distraction ?

Premièrement, est-elle mauvaise, ou est-elle bonne ? On aura naturellement tendance à y attribuer une valeur morale. On dira qu’elle est mauvaise puisqu’elle n’est qu’un refuge, qu’une lâcheté, qu’un anesthésiant qui plonge dans le coma de la normalité et nous retient de s’élever au-dessus des hommes. On dira qu’elle est bonne, puisqu’elle nous protège de nous-même, puisqu’elle nous unit ensemble, puisqu’elle nous rend bien-étant, puisqu’elle produit tout ce à quoi nous attachons de l’importance : la beauté, l’amour, l’espoir. On admire ces illuminés qui disent s’en être extirpés, on admire ceux qui ont perdu la vie pour elle. On craint ceux qui donneront tout pour une meilleure distraction, on craint aussi ceux qui n’ont plus besoin de rien que le soi. On méprise ces « fous » qui ont vu l’au-dedans comme on méprise cette « masse » qui s’enlise dans le distrayant.

A vouloir la juger, on ne fera pour ainsi dire que se distraire. La distraction ne découle pas d’une morale, elle n’offre pas de morale non plus. Les philosophes y apporteront leur jugement, mais nous contentons de dire que la distraction n’est ni bonne ni mauvaise, elle est humaine.

Ensuite viendra la question de la liberté. La distraction est-elle librement consentie ? Est-elle en soi une liberté qui nous est permise ? Ou au contraire un carcan qui nous maintient dans l’asservissement ? Peut-on seulement ne pas se distraire, alors que tout ce qui constitue notre expérience, nos sens comme nos pensées, nous tirent inéluctablement au-dehors ? Comme annoncé plus haut, c’est aux sciences d’en discuter. La sociologie trouvera des déterminismes sociaux à la distraction, la psychologie des influences environnementales et provenant de l’expérience individuelle. L’économie dira que l’on est incité à telle distraction, et que le choix de celle-ci est rationnel, quand la neurologie percera à jour le circuit cérébral qui nous y mène. De cette manière, l’on est poussé à se questionner sur l’usage que l’on peut faire de cette petite étude.

Que faire de la distraction ?

D’aucuns diront que les constats exprimés ici ne sont d’aucune utilité : tout est évidence, spéculation, observations qu’on ne peut juger, et surenchère de problèmes qui ne sont pas dénoués. Il est d’abord primordial de rappeler que toute analyse n’invente rien : elle se contente de rendre l’implicite explicite. Il est de même important de noter que tout vouloir expliquer d’un seul trait mène parfois à l’erreur, et que le temps et les cerveaux se chargeront de démêler les nœuds mystérieux de nos existences. A quoi sert-elle, alors, cette étude ? Bien qu’elle n’ait pas besoin de servir quoique ce soit, bien qu’elle ne soit asservie à rien d’autre que sa propre expression, elle sert à rendre l’implicite explicite, le diffus concentré, l’invisible apparent ; elle range le volume intraitable des expériences humaines dans un armoire aux contours identifiables. En ce sens, on y verra l’utilité en tant qu’elle peut servir de fond de carte. Une carte qui replace l’architecture humaine dans un cadre commun : la distraction. Une carte qui montre en quoi cette architecture s’étend et se développe pour épouser au mieux ce même cadre. Une carte à laquelle chaque discipline ajoutera, comme elles n’ont cessé de le faire, son coup de crayon, sa vision et sa méthode, afin d’affiner encore la compréhension de la distraction et, par conséquent, de l’activité humaine. C’est donc dans le cadre distrait que nous posons les questions des sciences, des arts et des lettres. C’est aussi dans ce cadre que nous demanderons encore : La distraction est-elle impulsée biologiquement ? Est-elle liée à la conscience ? Est-elle un produit historique ? Et fut-elle de tout temps ? Sera-t-elle encore demain ? Est-elle libre ou déterminée ? Quelle est sa cause première ? Est-ce l’individu ou le groupe qui en fait ce qu’elle est ? Peut-on se rencontrer ? Qu’est-ce que le « soi », et existe-t-il ? Que dire de la vérité dans un monde distrait ? Les animaux sont-ils distraits ? Et les êtres vivants en général ? Pourquoi faisons-nous la guerre ? Et pourquoi ce modèle politique ? Etc., etc.

Pour conclure, ne nous voilons pas la face. Cet essai est une distraction tant pour son auteur que pour ses lecteurs. Chacun y trouvera un moyen de s’évader, et chacun, selon son identité, y obtiendra du bien-être ou du mal-être. Personne n’y trouvera le bonheur, non, ni l’explication de l’origine du monde. On n’y entendra d’ailleurs qu’un mot, la distraction. Ce n’est pas dire que cette dernière ne vaut rien, vaut beaucoup, ou vaut tout court. C’est tout simplement rendre explicite une évidence qui ne l’était pas jusque-là.

Eliaz Amatoul

Laisser un commentaire