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  • Frédéric Niolle et Anne Gilles : “Etre adulte, on ne fait qu’y jouer, comme des enfants”

    Pré­senté en juillet au Hid­den Film Fes­ti­val  (par­rainé par Pro­fon­deur de champs), “Pau­line, Etienne” ra­conte l’his­toire de deux qua­dra­gé­naires per­dus dans l’exis­tence, pro­fon­dé­ment seuls, mais qui ar­rivent à se re­trou­ver et à se confier l’un à l’autre, au­tour d’un ta­bleau qu’ils peignent en­semble. Ren­contre pas­sion­nante et sen­sible avec les deux réa­li­sa­teurs et ac­teurs du film : Fré­dé­ric Niolle et Anne Gilles.

    pauline-etienne

    La pre­mière scène de “Pau­line, Etienne“, énig­ma­tique, où les deux per­son­nages cherchent leur che­min à bord d’une voi­ture est très réus­sie. Faut-il y voir une illus­tra­tion de la belle phrase d’He­ming­way dans la­quelle Etienne et Pau­line pour­rait se re­con­naître, tant elle mêle es­poir et ré­si­gna­tion, et entre en ré­so­nance avec leur his­toire  : « Nous de­vons nous y ha­bi­tuer : aux plus im­por­tantes croi­sées des che­mins de notre vie, il n’y a pas de si­gna­li­sa­tion » ?

    Anne : Etienne et Pau­line pour­raient bien se re­con­naître dans la phrase d’He­ming­way, à la dif­fé­rence qu’ils ne sont pas vrai­ment à la croi­sée des che­mins, plu­tôt sur une route chao­tique à la tra­jec­toire in­cer­taine, tou­jours un peu “per­dus”. Les seuls signes qui les in­té­ressent, sur­tout Pau­line, sont les signes amou­reux, alors qu’ils ne sont peut-être que les fruits du ha­sard ou de l’ima­gi­na­tion. Les pan­neaux de si­gna­li­sa­tion qu’ils croisent dans les rues donnent des in­ter­dic­tions plu­tôt que des so­lu­tions… donc pas de si­gna­li­sa­tion po­si­tive, pas de carte, pas de guide, bref pas de mode d’em­ploi, et l’idée en ef­fet que les ré­ponses ne sont ja­mais don­nées.

    Fré­dé­ric : La scène n’a pas l’air d’an­non­cer clai­re­ment l’en­jeu du film, ni de prendre une di­rec­tion. Au contraire, c’est un tra­vel­ling avant qui s’in­ter­roge sans cesse sur quoi faire et où al­ler, et peut même don­ner l’im­pres­sion que tout le film va se dé­rou­ler dans la voi­ture. On s’est rendu compte au mon­tage qu’elle pre­nait tout son sens sur la du­rée, au risque de créer un peu d’im­pa­tience ou même un cer­tain ma­laise. J’ai en­tendu une seule fois : “vous de­vriez cou­per cette scène, ça ne pas­sera pas”, mais Anne et moi n’ima­gi­nions pas d’autre in­tro­duc­tion pour dé­cou­vrir les per­son­nages : dans une bulle, très liés, très pau­més, et qui à leur fa­çon nous en­traînent avec eux, nous donnent l’im­pres­sion d’être à la dé­rive mais ar­rivent bien à des­ti­na­tion.

    Anne : Oui, des per­son­nages flot­tants, qui passent beau­coup de temps à se ques­tion­ner sans trou­ver de ré­ponse, es­sayent des che­mins sans sa­voir où ça les mène, échappent aux codes mas­cu­lin/fé­mi­nin, tout en res­tant so­lides et se­reins grâce à l’ami­tié qui les lie.

    Pour­quoi avoir choisi d’abor­der la confi­dence à tra­vers la pro­duc­tion ar­tis­tique, comme si le tracé du pin­ceau li­bé­rait ce­lui de la pen­sée ?

    Anne : L’élan de Pau­line à peindre cette grande toile avec de tant de coeur, de sin­cé­rité, mais de fa­çon aussi en­fan­tine et mal­adroite, c’est déjà une confi­dence en soi, une mise à nu que la pa­role vient pro­lon­ger, ac­com­pa­gner. La pein­ture c’est quelque chose de phy­sique, sen­suel, qui se frotte au réel, qui aide ici à mettre des mots sur les pen­sées amou­reuses, per­met aussi de li­bé­rer la pa­role d’Etienne. J’ai l’im­pres­sion que lorsque les per­son­nages peignent, on peut suivre le cours de leurs pen­sées, et en même temps on ne sait pas qui en­traîne l’autre, de la pen­sée ou du pin­ceau!

    Fré­dé­ric : Pau­line peint son ob­ses­sion amou­reuse et en­traîne Etienne avec elle. Je crois qu’elle ne peut plus rien faire d’autre que pen­ser à ses tour­ments amou­reux, ou les peindre, ou vivre avec l’es­poir se­cret que ce qu’elle crée par amour est at­tendu avec émo­tion par la per­sonne qu’elle aime… alors que le des­ti­na­taire de cette toile n’y pense sû­re­ment que très dis­trai­te­ment, ou pas du tout. C’est une si­tua­tion cruelle mais qui nous sem­blait juste. Je suis per­suadé que l’état amou­reux rend créa­tif, et que la frus­tra­tion amou­reuse pro­voque une agi­ta­tion pro­pice à la créa­tion, par­fois proche du dé­lire lé­ger. Nous vou­lions aussi que leur pein­ture garde en par­tie ses mys­tères. On ne vou­lait pas mon­trer la toile en soi, seule­ment des cou­leurs, des formes étranges qui li­bèrent des rê­ve­ries, et la lais­ser pro­gres­si­ve­ment dis­pa­raître dans le hors champs.

    Anne : Et puis Etienne et Pau­line peignent la toile à deux, tout comme on a fait le film à deux. Il y a en mi­roir notre propre tra­vail en train de se faire, tout aussi bri­colé, ha­sar­deux, et qui ne sait pas au mo­ment où il se fait s’il aura l’oc­ca­sion de vrai­ment exis­ter.

    message

    On sent une très forte com­pli­cité entre les deux per­son­nages que vous in­ter­pré­tez dans le film : com­ment avez-vous tra­vaillé l’in­ter­pré­ta­tion ? Une place a–t-elle été d’ailleurs lais­sée à l’im­pro­vi­sa­tion ?

    Anne : Nous n’avons pas écrit de scé­na­rio en tant que tel, seule­ment la suc­ces­sion des scènes avec le contenu des dia­logues, mais rien de ré­digé. Juste avant de jouer une scène, nous nous po­sions pour écrire les dia­logues. Cer­tains étaient alors to­ta­le­ment ré­di­gés et ap­pris ra­pi­de­ment sur le champ, d’autres plus im­pro­vi­sés sui­vaient une trame pré­éta­blie où les mots res­taient libres. Comme nous ne sommes co­mé­diens ni l’un ni l’autre, cette ab­sence de pré­pa­ra­tion de­vait nous per­mettre de gar­der un maxi­mum de na­tu­rel et de sin­cé­rité, presque une cap­ta­tion, sans filtre, une sorte de jour­nal in­time à deux voix.

    L’ho­mo­sexua­lité est-elle se­lon vous un su­jet en soi, ex­pli­quant un mode de vie par­ti­cu­lier, des états d’âme spé­ci­fiques, ou ré­pond-elle au contraire aux mêmes règles que les autres re­la­tions amou­reuses ?

    Anne : L’ho­mo­sexua­lité m’in­té­resse peu en tant que su­jet, alors même qu’elle est très pré­sente dans le film et très ques­tion­née. On a voulu des per­son­nages am­bi­va­lents, qui ne soient pas ci­men­tés ou éti­que­tés, chez qui tout semble pos­sible, qui ne soient pas pris dans des cases, ou qui s’en échappent sans cesse. J’aime que l’on se pose la ques­tion “s’agit-il des mêmes règles ?”, pour dire que je suis per­sua­dée qu’il n’y en a pas. Leurs in­ter­ro­ga­tions n’ont ni âge ni sexe, elles leurs ap­par­tiennent mais me pa­raissent pou­voir être par­ta­gées de tous…

    Fré­dé­ric : Etienne et Pau­line sont aussi très tra­vaillés par la ques­tion de la bi­sexua­lité, de la mince fron­tière qui les sé­pare d’une li­berté sexuelle et sen­ti­men­tale ab­so­lue. Je crois qu’ils vivent les éti­quettes « homo »ou « hé­téro » comme des cases étroites et idéa­lisent un champ amou­reux plus vaste, plus sau­vage, dans le­quel ils pour­raient sans dan­ger prendre la main de la per­sonne de leur choix. Évi­dem­ment, c’est une forme d’uto­pie dans la­quelle ils puisent des forces mais aussi beau­coup de frus­tra­tion. Je ne crois pas beau­coup à la sé­pa­ra­tion nette des modes de vie gay ou hé­téro, qui à mes yeux se fondent l’un dans l’autre pro­gres­si­ve­ment, mais plu­tôt en un idéal «queer». Une culture et une es­thé­tique «queer» qui ques­tionnent un idéal amou­reux et ar­tis­tique par le­quel on peu ai­mer qui on veut, comme on veut, sans plus en faire un su­jet en soi.

    Le film laisse une im­pres­sion très puis­sante d’im­mense so­li­tude chez ces per­son­nages sen­sibles et mo­dernes. La so­li­tude des êtres est-elle se­lon vous une don­née ma­jeure de notre so­ciété d’au­jour­d’hui ? Crai­gnez-vous vous-même cette so­li­tude ?

    Anne : C’est une don­née ma­jeure de l’exis­tence tout court, et pas seule­ment de notre so­ciété d’au­jour­d’hui. Elle est seule­ment plus criante, plus in­sup­por­table, parce que les es­paces se sont res­ser­rés et rem­plis, et que nous sommes tous connec­tés. Elle pa­raît donc plus in­con­grue et in­so­lite, plus in­juste et dou­lou­reuse par ef­fet de contraste, et c’est ba­nal de le dire. On peut la contour­ner ou la trom­per grâce à l’amour ou à l’ami­tié, mais on reste quand même seul et dé­muni dans une jungle de ques­tions sans ré­ponses.

    Etienne est re­plié sur lui-même, ul­tra-sen­sible, terré dans la mé­lan­co­lie il a un côté très en­fan­tin. Etienne et Pau­line sont-ils en­core des en­fants qui des­sinent ? N’y a-t-il pas là une in­ca­pa­cité à pas­ser à l’âge adulte tel qu’on l’en­tend tra­di­tion­nel­le­ment et comme on a pu le voir dans quelques films ré­cents, comme « Frances Ha» ?

    Anne : Etienne et Pau­line sont des en­fants qui des­sinent et qui ont l’hon­nê­teté de ne pas le ca­cher ! Je m’in­ter­roge sur cette no­tion d'”adulte” et ce qu’elle est cen­sée vou­loir dire, est-ce que c’est un état ob­jec­tif? On peut ap­prendre à de­ve­nir res­pon­sable, ré­flé­chi, ac­qué­rir de l’ex­pé­rience ou tout ce qu’on veut, mais de­ve­nir adulte, comme un stade en soi, dis­so­cié de l’en­fance, avec une fron­tière que l’on fran­chit et une autre fa­çon d’être qui se­rait su­pé­rieure, je trouve ça as­sez ef­frayant et pas très vrai. J’y vois plu­tôt un mo­dèle pour faire te­nir la so­ciété, une pos­ture, une ma­nière de se don­ner l’au­to­rité né­ces­saire pour édu­quer les gé­né­ra­tions sui­vantes… Mais être adulte, on ne fait qu’y jouer, plus ou moins sé­rieu­se­ment, plus ou moins consciem­ment… comme des en­fants.

    Fré­dé­ric : Il y a quelque chose chez eux de l’en­fance et de l’ado­les­cence éter­nelles que nous n’avons pas cher­ché à contrô­ler. Mais comme dans le té­moi­gnage de « Frances Ha » ou dans la co­mé­die amé­ri­caine contem­po­raine qui se peuple de qua­dras in­fan­tiles (que j’adore), il y a une part un peu tra­gique et poi­gnante dans tout ça. Pas dans la na­ture même des per­son­nages qu’il est im­pos­sible de ju­ger, mais dans leur rap­port au monde, au réel, à l’amour. Comme s’ils ne par­ve­naient plus à les at­tra­per. Il ne faut ja­mais grand-chose pour que ces per­son­nages de­viennent de grands dé­çus ou tré­buchent dans la pré­ca­rité. Mais leur flamme ne s’éteint ja­mais et les sauve. Je pense beau­coup à la phrase clé d’Alain Gui­rau­die : « du pos­sible, si­non j’étouffe ». Je sens aussi chez Pau­line une éner­gie plus ado­les­cente, libre et construc­tive, tan­dis qu’Etienne est plus en­fan­tin, et par là même, je le re­grette un peu pour lui et suis prêt à lui en par­ler, dans une phase plu­tôt asexuée de sa vie, très pas­sif, avec beau­coup de co­lère ren­trée du coup.

    Res­sem­blez-vous, vous deux réa­li­sa­teurs, à Etienne et à Pau­line ?

    Fré­dé­ric : Ja­mais de la vie ! Mais je suis cé­li­ba­taire…

    Anne : Oui et non. Nous n’avons pas leurs vies ni leurs par­cours, mais ils sont faits de nous et de nos ex­pé­riences mé­lan­gées… et leur ami­tié est la nôtre !

    En­tre­tien réa­lisé par Quen­tin Ja­go­rel

    Le film ici :

    http://​vimeo.​com/​user14846041/​re­view/54143178/5df9c0b352 

    (code : pro­fon­deur­de­champs)