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Le prix du mépris

Doha dans l’oeil (épisode X)

Lire épisode IX

Il fallait qu’Aïcha naisse quelque part, et ce fut au Qatar. C’est moins fashion que Milan, mais c’est plus glamour que Koweït City. Aïcha s’ennuie à mourir. Papa lui a déjà tout acheté, le diplôme à l’université, la Bentley, l’attirail complet de la pauvre petite fille riche. Papa lui a aussi donné une carte de crédit (illimitée) pour qu’elle aille faire ses courses quand elle se sera lassée de son trentième sac à main. Ça tombe bien, il paraît qu’une nouvelle enseigne de luxe vient d’ouvrir.

Skyline de Doha © Melty Campus
Skyline de Doha © Melty Campus

Fébrile, gênée par un surpoids qu’elle dissimule mal sous une abaya austère et flottante, Aïcha se hâte lentement, comme elle peut, avec la hantise d’avoir été devancée par sa meilleure ennemie. Il faut qu’elle soit la première à tenir ce sac dont tout le monde parlera. Sa vieille maid l’accompagne, on saura bientôt pourquoi.

La vendeuse qui ne connaît strictement rien à l’industrie du luxe – avant, elle était serveuse chez Pizza Hut – a repéré Aïcha. Sa grâce de femelle hippopotame déshydratée se trainant vers la rivière, sa moue de petite fille gâtée, ses airs de sultane déchue et contrariée, cet inimitable don pour se rendre antipathique au premier regard. La vendeuse le sait, il faudra qu’elle déballe tout, qu’elle supporte son impatience et son absence de manière. C’est le prix à payer pour lui fourguer le nouveau modèle, et toucher la commission.

Timidement, la vendeuse lui répète sa leçon bien apprise, toutes ces histoires d’ouvrières expertes penchées sur l’ouvrage, de savoir-faire inimitable et centenaire, de qualité du cuir et des coutures, de griffe éternelle, d’exclusivité et de « vous allez acquérir aujourd’hui un diamant que l’histoire et le talent ont poli pour vous, pour que vous lui donniez enfin son éclat ».

Aïcha ne comprend pas la moitié de son joli discours. Elle n’a pas levé les yeux vers la vendeuse, ce serait lui faire trop d’honneur. Elle ne regarde pas non plus l’étiquette où le prix est indiqué et tend négligemment sa carte de crédit à la vendeuse, son sésame pour l’indifférence. Elle arrache le papier de soie avec lequel la vendeuse avait joliment empaqueté le sac, puis elle le donne à sa maid avec la délicatesse d’un demi de mêlée. La vieille maid, habillée d’un pyjama bleu qui lui donne des allures de patiente d’hôpital psychiatrique, saisit le sac que sa maitresse a trouvé trop encombrant ou qui n’était plus à son goût à la seconde où elle en prit possession.

Aïcha, par ce billet, j’illustre ton mépris.

Ton mépris pour la vieille maid qui vit avec vous depuis vingt ans. Elle t’a donné le biberon, elle t’a bercée, elle t’a torchée, elle a supporté tous tes caprices. Pourquoi ? Pour que tu lui jettes à la gueule ce sac à main qu’elle ne pourra jamais se payer, parce qu’il équivaut à quatre ans de son maigre salaire.

Ton mépris pour les artisans qui ont fabriqué ce sac à main avec l’espoir que la cliente qui l’achètera comprendra leur amour du travail bien fait. Ton mépris pour la vendeuse que tu as ignorée mais qui, contrairement à toi, gagne sa vie en travaillant dur.

Tu représentes bien le Qatar, Aïcha. Tu lui ressembles. Tu crois que tout peut s’acheter. Tu penses que ta richesse te dispense de la compassion, et de la réflexion.

Je te souhaite de rester au Qatar, Aïcha, ou de limiter ta découverte du monde à de brèves escapades sur l’avenue Montaigne ou la Cinquième avenue, des lieux où ton arrogance est tolérée comme un mal nécessaire.

Fatima Yalla

Un Commentaire

  • Posté le 29 octobre 2013 à 17:40 | Permalien

    Il fallait bien que quelqu’un l’écrive ce “detestable” portrait…Merci; Agnès