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What we talk about when we talk about cinema : “Birdman” de Alejandro Gonzalez Iñarritu

Si une amie n’avait pas imposé son choix ce soir là malgré mes tentatives de diversion, je serais probablement passée à coté de Birdman, que j’avais déjà mentalement inscrit sur la liste des nombreux blockbusters de superhéros que je ne verrais jamais, sauf peut-être sur un vol de douze heures dans le cas ou j’aurais déjà vu tous les autres films et épuisé le stock de jus de tomates. La faute au « man » sûrement. Pourtant la légende avait un moment capté mon attention, « The unexpected virtue of ignorance », et puis non. Je m’étais rappelée du premier succès du réalisateur mexicain, Amours Chiennes, un film à narration croisée dans les bas fonds de Mexico City avec combats de chiens, je m’étais dit qu’il avait bien vendu son âme depuis.

Mais Birdman n’est pas un film de super-héros, c’est peut-être un film d’anti-héros, en tout cas, c’est un film sans explosions, sans mutants, sans courses poursuites en batmobile au risque d’en décevoir certains. Cette déconvenue en précède beaucoup d’autres. En effet, si en 2014 un film verse le champagne aux invités avant de leur retirer le tapis sous les pieds, c’est bien celui-là. Les aficionados d’effets spéciaux pourront néanmoins rester et y trouver leur compte : filmé et monté de telle manière à ce qu’il paraisse être un unique plan-séquence de 2 heures, ce film met à l’honneur le talent du cinématographe (Emmanuel Lubezki) et des monteurs (Stephen Mirrione et Dougas Crise), qui disent n’être toujours pas tout à fait surs eux-mêmes de comment ils ont réussi à réaliser cette prouesse technique (je les soupçonne de vouloir garder leur secret, les coquins). Ceux que ça n’impressionne toujours pas n’ont pas encore la permission de sortir. Dès le début, le spectateur est entrainé par la course frénétique d’une steadycam nerveuse dans les moindres recoins, les loges, les toits, les boyaux tortueux de l’arrière-salle d’un théâtre de Broadway. Ce choix cinématographique transmet la fébrilité du personnage principale Riggan Thomson (Michael Keaton), vedette déchue d’une superproduction hollywoodienne où il incarnait un homme-oiseau à superpouvoirs. Maintenant has been, il tente de raviver les braises incandescentes de sa carrière en écrivant, produisant et jouant le rôle principal de What We Talk About When We Talk About Love“, adaptation théâtrale d’une nouvelle de Raymond Carver. La fébrilité pourrait aussi bien être celle du réalisateur et de ses acteurs : film tourné en 30 jours, dialogue d’orfèvre, scènes chorégraphiées comme du papier à musique, pas le droit à l’erreur car chaque scène doit s’emboiter parfaitement au montage pour donner l’effet « continu »…

Le film se veut une “tranche de vie” en “temps réel“ de la mise en place du spectacle, rappelant “La Nuit Américaine” de Truffaut, un film sur le tournage d’un film fictif dans lequel Truffaut se met lui-même en scène en tant que “Ferrand“, son alter ego à l’écran. Les deux oeuvres se retrouvent à trente ans d’intervalle dans l’humour généré par le chaos absolu qui règne sur le plateau ou sur les planches: dans Birdman, entre les délires de grandeur de l’acteur-star Mike Shiner, joué par Edward Norton qui se trouve être l’amant du rôle principal féminin (Naomi Watts), les rivalités, les crises nerveuses, les intrigues amoureuses, les bagarres, la fille dépressive et toxico de Riggan, son ex-femme… la pièce sur laquelle il a investi ses deniers et mise tout son espoir de redevenir “pertinent” aux yeux du monde entier semble plusieurs fois à deux doigts de ne jamais voir le jour. On se rappelle la phrase de Truffaut dans le film précité: “Un tournage de film ça ressemble exactement au trajet d’une diligence au Far West. D’abord, on espère faire un bon voyage et puis, très vite, on en vient à se demander si on arrivera à destination.” 

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 Le premier fil suivi par le film est le traitement psychologique du personnage Riggan. A travers lui, Iñarritu ne cache pas avoir parlé de lui-même, d’un homme aux prises avec son ego, de la solitude et de la névrose qui touche les créateurs. Riggan est hanté par la voie lourde et menaçante de son ancien personnage, le fameux Birdman, qui le maltraite verbalement et tente de le convaincre qu’il doit reprendre le rôle pour un Birdman 4 : ”People, they love blood. They love action. Not this talky, depressing, philosophical bullshit.”. Cette voie que Riggan ne peut faire taire en lui représente une partie de l’ego fractionné de l’homme-Riggan mais aussi de tout artiste en recherche d’un public. On sait qu’il s’est lassé de ce personnage qui, malgré avoir des ailes, ne satisfaisait pas ses ambitions d’acteurs et a refusé de resigner pour un Birdman 4. Avec cette pièce de théâtre, il espère se racheter une crédibilité artistique et prouver au tout New York qu’il est à la hauteur. Ce film est  le “voyage de la validation” pour un homme qui cherche désespérément la reconnaissance du public et de la critique, même s’il essaie de se convaincre du contraire : “A thing is a thing, not what is said of that thing” lit-on sur une note épinglée dans sa loge. Le choix de la pièce de Carver en dit déjà beaucoup: réaliste et minimaliste, Riggan l’a surement choisie pour son caractère cérébral et avant-gardiste. Le choix des hallucinations auditives est intéressant car la schizophrénie se manifeste non pas, comme dans la plupart des films, par un dédoublement de personnalités à la Dr. Jekyll et Mr. Hyde, mais par des « voies ». En laissant une analyse psychologique plus poussée à d’autres, Riggan-l’homme est torturé par le fait de ne pas être l’artiste qu’il souhaiterait, il aimerait voir autre chose dans l’image que lui renvoie le miroir. Est-ce un hasard si lors de la première matérialisation physique de Birdman, il se tient derrière Riggan dans le reflet du miroir de la loge ? 

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Le conflit intérieur déchire tout autant Riggan-l’artiste. Le dédoublement de personnalité vient illustrer le caractère violent et autodestructeur de tout processus créatif. Iñarritu l’a décrit avec humour lors d’une conférence de presse, ce va-et-vient infernal ou l’on pense un instant avoir trouvé l’Idée avant de se rouler par terre 15 minutes plus tard, en se demandant comment a t-on pu penser qu’une seule personne au monde serait intéressée par cette histoire. La précarité et la peur de ne pas plaire de l’artiste y sont dépeintes comme dans très peu d’autres films.

Ce film nous propose non seulement une réflexion sur l’angoisse et la névrose consubstantielles au travail créatif, mais une réflexion encore plus autoréférentielle, sur le cinéma en tant qu’artifice, sur ce media qui brouille les pistes entre réalité et fiction. Iñarritu joue avec nous en permanence et on aime ça. Le cinéma est un art jeune qui a subi une évolution foudroyante au cours du dernier centenaire, ce qui nourrit de nombreuses considérations sur son évolution de sa nature, parfois sous forme filmique, produisant un méta discours du cinéma sur le cinéma, Holy Motors de Leos Carax pour l’exemple le plus abouti. L’un des axes de ce discours est la mise en évidence du simulacre. Le cinéma classique cherchait à tout prix à dissimuler son caractère généré, on faisait comme si ce qu’il y avait à l’écran était la “réalité”, la manipulation n’était pas assumée. Progressivement, des réalisateurs se sont interrogés sur la nature manipulatrice, artificielle du cinéma : les acteurs stars de la nouvelle vague ne feignent plus de croire que la caméra n’existe pas, ils la gratifient de « regards-caméra » langoureux, dans « Les Olvidados » de Buñuel, un des enfants jette un œuf sur la caméra et le jaune dégouline lentement sur la lentille, on garde désormais les perches de son qui dépassent dans le cadre au montage final et ce n’est pas un drame. Bref, le cinéma prend conscience de lui-même.

Dans Birdman, ce pouvoir de manipulation est abordé de plusieurs manières. Le titre du film est déjà une manipulation en soi. Ironiquement, la plupart des acteurs de Birdman ont joué dans des films de  superhéros: Edward Norton dans Hulk, Naomi Watts dans le remake de King Kong, Emma Stone dans les Spiderman et surtout Michael Keaton dans les deux Batman de Tim Burton sortis en 1889 et 1992. Fait intéressant, sa carrière tournait au ralenti depuis, pour rester poli, jusqu’à ce qu’Iñarritu lui offre son retour sur le devant de la scène. Coïncidence ? Ce serait sous-estimer Iñarritu. La musique fait aussi partie du jeu, le roulement de tambour et de cymbales très jazzy qui revient comme thème pour accentuer la tension est pris comme extra-diégétique par le spectateur jusqu’au moment ou la caméra glisse sur un batteur torse nu, en train de produire dans un coin le son qu’on entendait depuis le début. Le temps et l’espace sont aussi manipulés comme on l’a vu plus tôt avec l’impression d’un long plan séquence et d’un film qui respecte l’unité de temps. En réalité, le temps et l’espace sont élastiques : dans la scène ou Mike Shiner et la fille de Riggan sont en train de friquoter dans les combles du théâtre, la caméra passe au dessus d’eux et on se retrouve sans raccord sur la scène pendant la représentation du soir avec …Mike Shiner en train de jouer son rôle dans la pièce.

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« Is this for real or are you shooting a movie ? » lance une samaritaine incrédule à Birdman/Riggan qui contemple le vide depuis le rebord d’un toit. Cette question, on se la pose, nous aussi, en permanence. Le film va t-il basculer dans le surnaturel, est-ce que Riggan va s’envoler ou va t-il s’écraser sur le bitume? Est-ce qu’il possède vraiment des pouvoirs kinésiques ? On s’en fout au fond, ce qui est intéressant c’est que le spectateur garde toujours ce doute à l’arrière de la tête : superpouvoirs ou produit d’un cerveau troublé? On ne saura pas. On pense au Monsieur Oscar de Holy Motors, qui parcourt Paris à l’arrière d’une limousine blanche pour tourner des scènes de films, aux ordres de la mystérieuse compagnie Holy Motors. On ne sait jamais quand il est lui-même et quand il est dans le rôle, ou s’il y a même une distinction, le film pouvant être une prophétie de Leos Carax : dans le futur, il n’y aura plus de caméras et le cinéma se mêlera tant à la vie réelle qu’on ne saura plus faire la différence.

Pour ne pas spoiler la scène finale, je dirais simplement qu’elle est une triomphante métaphore de la puissance suggestive de l’image qui rétroagit sur le mental des spectateurs. On pense à Tlön, le monde imaginaire forgé de A à Z par une société secrète dans une des nouvelles de Jorge Luis Borges: le monde fictif s’immisce insidieusement dans le monde réel par poussées, et ce dernier finit par se soumettre devant la puissance de la fiction. Ce film est également borgésien dans le sens ou il maitrise l’art de la référence. Borges avait le don de nous faire croire à ses histoires impossibles en s’appuyant l’air de rien sur des subtiles références à des écrivains et livres bien réels, au point qu’on ait du mal à démêler ce qui a vraiment existé de ce qu’il inventait. Dans le film, le dialogue s’appuie sur des noms bien connus du public, le lieu est bien réel, lui aussi, c’est le Saint James Theater de Times Square, ce qui nous fait à moitié croire que cette pièce a été montée sur planches à Broadway. Pour confirmer cette intuition, le livre que lit Mike Shiner sur le lit de bronzage n’est autre que Fictions…de Borges.

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Enfin, ce film jette un regard amusé et affectueux sur les gens du « show » et leur excentricité : oui on a les meurs plus légères, oui on vit les uns sur les autres le temps du tournage pour ne plus jamais se revoir ensuite, on a des caprices comme exiger une motte de beurre ou qu’il y ait du vrai gin dans la bouteille sur scène, on se dispute aussi vite qu’on se rabiboche… Le ”Is this for real or are you shooting a movie? » de la femme sur le toit est suivi par « You people are full of shit !» et rappelle la diatribe de la femme du chef-op de La Nuit Américaine : « Qu’est-ce que c’est que ce milieu là, qu’est ce que c’est que ce métier ou tout le monde couche avec tout le monde, ou tout le monde se tutoie, ou tout le monde ment ! Vous trouvez ça normal ? »

Truffaut écrivait qu’un film réussi devait exprimer soit la joie de faire du cinéma soit l’agonie de faire du cinéma, avec Birdman on penche clairement vers l’agonie mais pour notre plus grande joie.

Yaël Halbron

Un Commentaire

  • Posté le 5 mars 2015 à 22:38 | Permalien

    Magnifique critique pour ce film exceptionnel! Avez-vous relevé l’extrait de McBeth dans la bouche du SDF? une référence de plus…Inarritu est grand et joue avec les grands.