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  • « Le Sommeil d’Or » : la mémoire pour offrande

    Davy Chou a 27 ans quand il réa­lise « Le Som­meil d’Or ». Sorti en France le 19 sep­tembre 2012, le film a pour am­bi­tion de ré­veiller un monde mer­veilleux trop long­temps en­dormi : le monde du ci­néma cam­bod­gien des an­nées 60-70.

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    C’est à l’aube des an­nées 60 que le ci­néma cam­bod­gien se crée. Le pre­mier long-mé­trage na­tio­nal au­rait été réa­lisé en 1960, même si rien ne per­met d’en être sûr. Dans tous les cas, très vite, les films khmers se dé­ve­loppent et leur suc­cès est ex­cep­tion­nel : des stars naissent, les ci­né­mas pro­li­fèrent et les réa­li­sa­teurs éclosent, cha­cun dé­ve­lop­pant ses propres tech­niques. Plus de 400 films khmers sont pro­duits entre 1960 et 1975, et la ca­pi­tale cam­bod­gienne, Phnom Penh, compte alors trente ci­né­mas – un chiffre to­ta­le­ment in­ha­bi­tuel dans un pays asia­tique de cette époque.

    En 1967, une guerre ci­vile éclate dans les cam­pagnes du Cam­bodge. Le conflit op­pose le Parti Com­mu­niste du Kam­pu­chéa – un parti d’op­po­si­tion vio­lente sur­nommé « les Khmers Rouges » al­lié aux com­mu­nistes du Nord Viet­nam et du Viet Cong – au gou­ver­ne­ment du Cam­bodge (de­venu la Ré­pu­blique Khmère en 1970). Cette époque est, pa­ra­doxa­le­ment, celle de l’apo­gée du ci­néma cam­bod­gien. Alors que les com­bats font rage en Pro­vince, les ha­bi­tants de la Ca­pi­tale ne peuvent plus sor­tir de Phnom Penh. Il ne leur reste donc plus que la danse et le ci­néma. Les films qu’ils vont voir sont for­te­ment ins­pi­rés du folk­lore na­tio­nal : c’est l’époque où des films comme « l’Homme Ser­pent », « l’homme Cro­co­dile » ou « un Ai­glon quit­tant son nid » connaissent un suc­cès fra­cas­sant.

    En 1975, les Khmers Rouges fi­nissent par ren­ver­ser la Ré­pu­blique Khmère de Lon Nol et font chu­ter Phnom Penh : le Cam­bodge tombe aux mains de Pol Pot. L’idéo­lo­gie des khmers rouges se met très vite en place : elle vise à faire table rase du passé pour construire un un homme nou­veaux. Ce nou­vel homme doit être proche de la terre, pen­ser col­lec­ti­ve­ment et res­ter éloi­gné de toute forme de pro­grès, jugé né­faste à son « dé­ve­lop­pe­ment ». Dans ce contexte, les films – de­ve­nus œuvres de ré­sis­tance – sont pour la plu­part dé­truits ou ef­fa­cés ; on tue, em­pri­sonne ou exile les réa­li­sa­teurs et ac­teurs, on dé­truit les ci­né­mas pour en faire des ka­rao­kés. Ainsi, jus­qu’en 1979 et la chute du ré­gime, Pol Pot aura sup­primé des cen­taines de films, dé­sor­mais -et pour tou­jours- condam­nés à l’in­vi­si­bi­lité.

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    « Le Som­meil d’Or » cherche à res­sus­ci­ter ce ci­néma laissé pour mort. Né en France en 1983, Davy Chou, le réa­li­sa­teur, est le pe­tit-fils de Vann Chann, un des prin­ci­paux pro­duc­teurs de ci­néma cam­bod­gien des an­nées 60 et 70.  Cela, il le sait de­puis sa plus tendre en­fance, mais ce n’est qu’à l’âge de 20 ans qu’il de­mande pour la pre­mière fois à sa tante de lui ra­con­ter l’his­toire de son grand-père. Fas­ciné par ce ré­cit, Davy Chou va alors en­tre­prendre une épo­pée consi­dé­rable : re­trou­ver les té­moins sur­vi­vants de cet âge d’or, non seule­ment les ac­teurs et les réa­li­sa­teurs, mais aussi les spec­ta­teurs et même les bâ­ti­ments qui abri­taient les ci­né­mas – vieux té­moins d’une époque qui fut lit­té­ra­le­ment sup­pri­mée par le ré­gime dic­ta­to­rial.  Il va les in­ter­vie­wer, les fil­mer, et leur rendre la vie.

    La grande force du « Som­meil d’Or » est de don­ner à voir ce ci­néma dis­paru moins par l’image que par la pa­role. Le pro­cédé peut sem­bler pa­ra­doxal. Mais puisque les films n’existent plus, Davy Chou fait le choix de don­ner la pa­role à ceux qui les ont en­fan­tés. Ce fai­sant, il per­met au spec­ta­teur de re­créer ces films pour lui-même, ima­gi­nant ce qu’au­rait pu don­ner telle ou telle scène, telle qu’elle est ra­con­tée par tel ou tel réa­li­sa­teur. Quand le réa­li­sa­teur Ly Bun Yim mime une des sé­quences de son long-mé­trage le plus connu, le spec­ta­teur peut alors ima­gi­ner à quoi elle au­rait pu res­sem­bler : c’est ce dia­logue qui per­met aux films d’exis­ter de nou­veau.

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    Ainsi, par leur contenu, par la fa­çon dont le réa­li­sa­teur les monte, ces images cherchent à al­ler plus loin que le deuil ou la simple nos­tal­gie que l’on pour­rait avoir à l’égard d’un film ou d’une époque dis­pa­rus. Plus que cela, le réa­li­sa­teur se fait à la fois his­to­rien et pas­seur : il se sert du passé pour re­don­ner son sens au pré­sent, pour « sau­ver les per­sonnes d’une se­conde mort », comme di­sait An­dré Ba­zin. Dans le film « Douch, le maître des forges de l’en­fer » de Ri­thy Panh, le tor­tion­naire qui gé­rait le camp de pri­son­nier S-21 ex­plique que la vo­lonté des khmers rouges était lit­té­ra­le­ment de « dé­truire l’âme des en­ne­mis », sup­pri­mer toute trace de leur exis­tence. Il s’agit donc pour Davy Chou de don­ner une se­conde vie à des per­sonnes qui peuvent non seule­ment être mortes phy­si­que­ment, mais qu’on a dans tous les cas voulu dé­truire spi­ri­tuel­le­ment.

    Ces per­sonnes peuvent alors, 40 ans plus tard, se ser­vir de nou­veau du ci­néma pour rap­pe­ler qu’elles ont existé. C’est le cas par exemple du pro­duc­teur Ly You Sreang ou du réa­li­sa­teur Yvon Hem. Le pre­mier avoue qu’il n’avait ja­mais ac­cepté de ra­con­ter son his­toire de­vant une ca­méra de peur que, ses films ayant tous dis­pa­rus, on ne le croit pas.

    A tra­vers ces ré­cits, « Le Som­meil d’Or » livre une mer­veilleuse dé­cla­ra­tion d’amour au ci­néma. Au-delà de cela, le film met aussi en lu­mière le fan­tas­tique pou­voir d’un art qui sert au­tant à dé­fi­nir une so­ciété dans son en­semble que ceux qui la com­posent. Les Khmers rouges l’avaient bien com­pris : en dé­trui­sant les images, ils cher­chaient à dé­truire l’iden­tité de ceux qui les avaient faites et de ceux qui les avaient re­gar­dées.

    En vain, semble nous dire Davy Chou. Car dans la der­nière scène du film ap­pa­raissent pour la pre­mière fois les images de ces films cam­bod­giens per­dus. Pro­je­tées sur les murs de Phnom Penh et vi­sion­nées par des jeunes de la nou­velle gé­né­ra­tion, ces images tissent le lien entre les deux his­toires, celle du Cam­bodge des an­nées 70 et celle du Cam­bodge des an­nées 2010.  La des­truc­tion vou­lue par les khmers rouges n’a pas réussi et l’âge d’or du ci­néma cam­bod­gien ne s’est pas dé­fi­ni­ti­ve­ment perdu dans les limbes de l’his­toire. Pour ses ac­teurs, pour ses réa­li­sa­teurs et ses pro­duc­teurs, « Le Som­meil d’Or » offre dé­sor­mais une mé­moire.

    Eliott Khayat