PROFONDEURCHAMPS

  • “Agis dans ton lieu, pense avec ton monde”

    Il est urgent d’être uto­piste

    D’une pre­mière ten­ta­tive d’Edouard Glis­sant

    “Clic” ; ins­tan­tané ! C’est peut-être l’abus de mots et de gestes au­jour­d’hui qui pro­voque notre ré­ac­tion, celle de vou­loir pho­to­gra­phier une réa­lité. La né­ces­sité d’un ré­fé­ren­tiel com­mun, l’im­por­tance du constat : Edouard Glis­sant nous offre sa lu­ci­dité. C’est ici que nous de­vrions (re)com­men­cer.

    Ce Mar­ti­ni­quais n’a pas la pré­ten­tion d’être un in­tem­po­rel. Il écrit pour un es­pace, notre es­pace-temps eu­ro­péen, avec l’an­ti­ci­pa­tion clair­voyante dont il a été doté. L’éten­due du tra­vail de Glis­sant est im­mense et trans­ver­sale ; pour­tant c’est avec pré­ci­sion qu’il pho­to­gra­phie les dé­viances d’un mo­dèle qui est le nôtre, et sug­gère une lec­ture simple et épu­rée du brou­haha, qui est le nôtre aussi.
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    La no­tion re­te­nue ici sera celle de la “créo­li­sa­tion” qu’in­tro­duit Glis­sant dans La co­hée du La­men­tin, cin­quième vo­lume de sa Poé­tique, paru en 2005, où il en re­vient à la géo­gra­phie. Loin des fron­tières phy­siques et sta­tiques hobb­siennes, sa géo­gra­phie est dy­na­mique, mou­vante, in­ter­ac­tive, fon­due ; elle  est un vec­teur qui de­vrait nous être com­mun ; Glis­sant in­siste : le pay­sage.
    C’est au sein de nos pay­sages que prend forme la “créo­li­sa­tion” ; vous la vi­vez, même vos grands-pa­rents l’ont connue, elle est un contact char­nel entre les cultures, ce frot­te­ment phy­sique entre ré­si­dents de ces “es­paces in­su­laires” d’un ar­chi­pel qui se­rait le monde. Cette échange sen­sible, s’il n’abo­lit pas le pré­jugé des obs­ti­nés, il les confronte. La “créo­li­sa­tion” c’est ton père blanc fran­çais qui épouse ta mère noire an­tillaise, c’est aussi ton dé­bat animé avec le turc qui est en Eras­mus, ou ta pe­tite co­pine qui est li­tua­nienne.  Ces in­ter­ac­tions réelles et concrètes créent des liens puis­sants entre nos pe­tites in­di­vi­dua­li­tés et met en place les condi­tions de la so­li­da­rité, et donc, de la ci­toyen­neté.
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    Pour ce qui est de l’Eu­rope, Glis­sant semble in­car­ner l’op­ti­misme poé­tique dont nous avons be­soin et qui do­mine gran­de­ment les cli­vages po­li­tico-éco­no­miques que nous sem­blons ré­si­gnés à en­cais­ser. Pour­tant, agir et par­ti­ci­per à la construc­tion et au per­fec­tion­ne­ment de notre es­pace est un droit si­non une per­sé­vé­rance na­tu­relle de l’être qui ne re­vient pas ex­clu­si­ve­ment à ceux qui en sont na­tifs ou qui s’en voient rat­ta­chés les moyens ju­ri­dico-po­li­tiques.
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    “L’uto­pie n’est pas le rêve, elle est ce qui nous manque dans le monde. Voici ce qu’elle est, cela qui nous manque dans le monde. Nous sommes nom­breux à nous être ré­jouis que le phi­lo­sophe fran­çais Gilles De­leuze, ait es­timé que la fonc­tion de la lit­té­ra­ture comme de l’art est d’abord d’in­ven­ter un peuple qui manque. L’uto­pie est le lieu même de ce peuple. Nous ima­gi­nons, nous es­sayons d’ima­gi­ner ce qui en se­rait si nous ne pou­vions pas in­ven­ter cela, quand même nous ne sau­rions dire ce qu’est cela. Sauf que nous sa­vons qu’avec ce peuple et ce pays peu­plé nous se­rions et nous sommes plus près du Monde, et le Monde, plus près de nous.”
    Nous le sa­vons tous, en par­ti­cu­lier nous, dont l’iden­tité est plu­rielle : les fron­tières de notre na­tion fran­çaise vont bien au-delà de ses li­mites éta­tiques. Notre mé­tis­sage en­ri­chit notre es­pace, et loin de le dé­man­te­ler, il le conso­lide dans son in­té­grité. Notre mo­dèle est ce­lui d’une com­mu­nauté ou­verte, de ren­contres, d’in­fluences, d’in­ter­ac­tions phy­siques et in­tel­lec­tuelles –ci­vi­li­sa­tion­nelles aussi. Voilà l’ins­tan­tané de Glis­sant, le nôtre, ce­lui du ci­toyen-ac­teur.
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    Quoi, at­tendre en vain que le sys­tème s’ac­tua­lise de lui-même et réa­lise notre réa­lité, mo­di­fie sys­tèmes sco­laires et cli­chés ? Ce pré­sent ins­tan­tané n’est que la puis­sance moins 30 du pro­grès ; mais Glis­sant ins­pire. En­core.
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    Cé­cile de Caunes