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H. Craig Hanna : la force du peintre ingénu

H. Craig Hanna, peintre américain né à Cleveland en 1967 et formé à la New York Academy of Art, est un maître. Exposée en exclusivité rue Bonaparte, dans la galerie germanopratine de Laurence Esnol, son œuvre mérite le détour, pour le plaisir des yeux et le frisson de l’échine. Jusqu’au 5 avril, une exposition temporaire propose une rencontre avec ses Paysages, jusqu’à présent restés dans l’ombre des portraits qui ont fait la réputation du peintre. L’occasion de mettre en perspective ces registres différents, et d’entrer dans l’univers prodigieux de H. Craig Hanna.

Carlos Sitting on a Clear Plastic Chair  2001, Huile et Hammerite sur bois, 229 x 229 cmCARLOS SITTING ON A CLEAR PLASTIC CHAIR, 2001, Huile et Hammerite sur bois, 229 x 229 cm

Incontestablement, H. Craig Hanna joue dans la cour des virtuoses avec sa palette. Primé dans le cadre du prestigieux BP Portrait Award de la National Portrait Gallery de Londres en 2001 avec Carlos sitting on a clear Plastic Chair, sélectionné à nouveau en 2006, le peintre ne laisse aucun doute sur ses capacités techniques.

Cette virtuosité se lit dans la finesse des traits, la vérité des regards, le travail flamboyant de coloriste et, surtout, dans le procédé unique mis au point par le peintre : encre et acrylique sur Plexiglas inversé et superposé à un bois peint, conférant une profondeur inégalable aux personnages qui habitent les œuvres. Déambulant dans les salles hautes du 7 rue Bonaparte, accompagné par les galeristes passionnés, on est saisi par la force émotionnelle qui émane des portraits aux murs. Force également de naître sur les épaules de géants, car de grandes influences infusent manifestement la peinture de Hanna. Lucian Freud s’invite dans le rendu de la chair, les coloris et le regard mélancolique du Boy from Costa Rica II.

Boy from Costa Rica II, 2012, Acrylique et Encre sur Perspex, 53x53 cmBOY FROM COSTA RICA II, 2012, Acrylique et Encre sur Perspex, 53×53 cm (hors cadre)

On reconnaît Schiele dans les corps rougis, les tordus et torturés de certains portraits, à l’instar du regard qui chute, des pieds recroquevillés, sanglants peut-être, et de la main noueuse de Grace, dont la présence silencieuse hurle de douleur. On pensera aussi à Bacon dans la façon dont ces êtres se déploient hors du monde, sur fond neutre, un univers abstrait et épuré dans lequel l’artiste les dépose et leur donne vie.

Il y a une intensité brute chez ces personnages qui hypnotise. Est-ce la taille imposante de la plupart de ces œuvres ? Est-ce cet incident graphique qui transcende l’œuvre, cette larme de couleur inattendue qui surprend ? Sont-ce les regards tantôt perçants, tantôt accablés, tantôt inquisiteurs qui semblent porter en eux le secret de ces êtres fantastiques créés par le peintre ? Est-ce le labyrinthe de reflets, d’harmonies et disharmonies chromatiques, d’étoffes et de détails captivants dans lequel s’égare un parcours sensoriel unique à chaque visionnage ? Sans doute un peu de tout cela à la fois.

NORMANDY LANDSCAPE, 2010, Encre et Acrylique sur Perspex, 53x53 cm (hors cadre)
NORMANDY LANDSCAPE, 2010, Encre et Acrylique sur Perspex, 53×53 cm (hors cadre)

Les paysages du peintre, au contraire, sont plus apaisés, plus classiques. On croirait d’abord que le peintre fait ses gammes et ses variations sur un thème assez convenu, moins frappant et individualisé que les portraits déjà cités. Les tons restent sobres : bleu, vert, gris. Ici, point de folie ni d’incident. Deux œuvres exposées dérogent peut-être à la règle – un bord de Seine et un ciel de nuit – qui déploient des textures extraordinaires, des couleurs saisissantes. Mais même sur ces peintures là, l’absence de sujet humain en désamorce la violence émotionnelle. Sur Normandy Landscape, la vague ombre d’un homme, un spectre, une réminiscence tout au plus ne sert qu’à fixer l’échelle de la nature environnante. Partout ailleurs, une volonté paisible de pastel. La technique du peintre est toujours extrêmement présente, mais la superposition de strates de couleur, à la Rothko, confère un calme sédimentaire aux paysages. L’eau, le sable, le ciel se contrôlent l’un contre l’autre, et se maintiennent suspendus dans une fixité tranquillisante.

Normandy Annoville, 2011, Acrylique et Encre sous Perspex, 235x310 cmNORMANDY ANNOVILLE, 2011, Acrylique et Encre sous Perspex, 235×310 cm (hors cadre)

On croit entrevoir dans ces terres et mers paisibles la possibilité d’un paradis perdu, duquel auraient chuté les personnages décrits plus haut. Si H. Craig Hanna sait peindre à un tel degré de précision les mouvements aquatiques, ou même les paysages urbains comme en témoignent ses carnets de dessin exposés à l’étage, pourquoi ses portraits existent-ils tous dans ce non-espace monochrome, abstrait, hors du temporel ? Et pourquoi ses plages ou bords de Seine sont-ils désertés par l’homme ? L’homme, faillible, compréhensible, connu, que Craig Hanna peint d’après modèle. La mer, immense, illimitée, inattaquable, qu’il peint d’après nature. Quel mouvement inexorable a expulsés les hommes et femmes de Hanna de ces terres puissantes et primitives ? L’artiste semble être à la recherche de cette force, qui l’effraie peut-être, en reproduisant des paysages marins de manière rigoureuse, peu variable, quasi systématique. Aux dires des galeristes, ces paysages, dont l’intensité semble moindre au premier abord, comptent pourtant autant aux yeux du peintre que ses portraits. On me raconte une histoire : l’artiste déambulant sur ces plages de Normandie, peignant, méditant. Un jour, il disparait de longues heures. Ne le voyant plus revenir, la marée déjà haute, on craint le pire, mais il finit par réapparaître. Hirsute, cheville foulée, mouillé, comme vaincu. Et si les paysages marins de H. Craig Hanna partaient de sa volonté de paix avec cette force transcendante et naturelle ? Une peinture performative qui, représentant la mer sereine, tranquille, grise mais sans tempête, sans volonté de provoquer sa puissance, pourrait circonscrire cette entité qui l’intimide ? Peut-être est-ce la même volonté que celle de l’Œdipe de Bauchau, aveugle, rompu, vulnérable, s’efforçant de vaincre sa peur en finissant de tailler la vague monumentale qu’il a sculptée dans la falaise, la taillant pour la plier, la limiter, la dominer à l’instar de sa propre folie.

LAURENCE WITH BLUE GLOVE, 2012, Acrylique et Encre sur Perspex, 235x155 cm
LAURENCE WITH BLUE GLOVE, 2012, Acrylique et Encre sur Perspex, 235×155 cm

Une œuvre se détache des autres en ce sens. Laurence with Blue Glove est la seule de l’exposition dans laquelle un personnage ait eu le droit d’être réconcilié avec ce paysage dont les autres ont chuté. L’œuvre est pétrie de douleur. L’explosion verte des plantes aux pieds de Laurence exprime une souffrance, une peur, un obstacle qui semble pouvoir la gêner dans sa progression. La longue et lourde robe, les épaules contractées en guise d’auto-protection s’ajoutent à ce poids accablant. Le gant bleu, pourtant, renforce le personnage : objet de féminité par excellence, mais aussi symbole de puissance et de sophistication. Qu’elles qu’en soient les difficultés et les épreuves résultantes, la force brute de la nature et l’humain sont à nouveau unis dans cette œuvre. Or, la Laurence de la peinture n’est autre que Laurence Esnol, la galeriste et mécène de Hanna, qui a su lui témoigner toute sa confiance, accompagner et consolider sa carrière, lui offrir un écrin à la hauteur de son œuvre. Il ne serait pas surprenant qu’Hanna ait vu en cette personne le pivot de sa vie de peintre, et celui de ces deux énergies contradictoires et auparavant mutuellement exclusives qu’étaient ses portraits et ses paysages.

Quoiqu’il en soit, les hypothèses sur le parcours de l’œuvre sont condamnées à rester à l’état de conjectures : le peintre ne parle pas de son travail. C’est un homme qui a une excellente perception et compréhension des gens, dit-on, mais pas de l’émotion suscitée par sa peinture. Lui-même affirme sans l’ombre d’un doute « I paint, so I don’t feel »[1].

SELFPORTRAIT WITH EASEL, Encre et Acrylique sous Perspex, 120 x 240 cm, 2013
SELFPORTRAIT WITH EASEL, Encre et Acrylique sous Perspex, 120 x 240 cm, 2013

Son autoportrait est révélateur de sa posture artistique. Tout autour de lui sont représentées la technique et les conventions artistiques : palette, chevalet, toiles et reproductions de maîtres, pots de peinture. Présentes, mais en demi-teinte, effacées, transparentes. Comme si ces artefacts étaient nécessaires mais insuffisants, sans force définitive. Le peintre est nu, les jambes étrangement glabres et les extrémités rougies. Au centre, trône la toile, blanche, pure, qui rayonne de sa propre lumière. L’art existe par lui-même et se révèle à l’artiste, suffisamment expert et entraîné pour savoir en capter et en traduire les rayons. L’artiste n’est pas mis en valeur plus que de raison, un homme parmi les hommes. Tant mieux. Car H. Craig Hanna conserve ainsi toute son ingénuité. Au fur et à mesure de ses craintes, ses impulsions, ses inspirations, il produit de grandes œuvres qui dialoguent intensément avec son public. Dépouillées de calcul, émotions pures catalysées par sa technique qui, paratonnerre discipliné, capte les énergies sans faire de détour par le cérébral. De là les regards hypnotiques. De là les corps troublants. De là la mise en scène des affrontements réels ou supposés entre la puissance pure et effrayante de la nature et la fragilité humaine. De là les lignes et les frontières qui, par les choix de couleur et la méthode du Plexiglas, semblent entrer en vibration et onduler de leur propre chef. Une amie me disait avoir été bouleversée par ce mouvement propre des peintures de Hanna, dans lequel elle sentait cette autodétermination sauvage si présente dans son œuvre. Lui ne s’en rend qu’à peine responsable. Allez faire un tour dans la galerie du peintre. Vous y sentirez toute la force de cette profonde ingénuité.

Lucas Gaudissart

Exposition Paysages au 22 rue Bonaparte (Paris 6e) jusqu’au 05 Avril.

Exposition permanente des portraits et dessins au 7 Rue Bonaparte (Paris 6e).


[1] Interview avec BoomBang, le 20 novembre 2012

Un Commentaire

  • PONTE Monique - Belgique
    Posté le 20 mars 2016 à 15:37 | Permalien

    Bonjour,

    J’aimerais savoir si Mr. Hanna a un autre prénom que Craig. En fait, que veut dire le H. ?

    Autre petit détail : la cours d’eau “Chagrin River representé dans son oeuvre “Mother and child”, est-il bien situé dans son pays natal l’Ohio, dans le parc naturel du meme nom ?
    Merci