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Laurent Mauvignier : «Le roman est un art qui restitue au réel son épaisseur » (2/2)

Suite de notre entretien (lire ici la première partie) avec le romancier Laurent Mauvignier qui avec Autour du monde s’affirme comme un des auteurs phares de la rentrée 2014 et continue d’imposer sa puissance narrative dans le paysage littéraire contemporain.

laurent-mauvignier-accueilDans votre roman, nous rencontrons un homme d’affaire, des autochtones, mais surtout beaucoup de touristes, un brin égarés. Des protagonistes cherchant ailleurs ce qu’ils ne sont parvenus à trouver chez eux. Face à l’ouverture au tourisme de masse qui est en oeuvre depuis une vingtaine d’années, quel regard portez-vous sur ces nouveaux voyageurs ?

En 2013, on a dépassé le milliard de voyageurs à travers le monde. C’est quand même la plus grosse transhumance de l’histoire de l’humanité… Jusqu’à maintenant, l’humain ne s’est déplacé que parce qu’il en avait la nécessité. Les flux migratoires liés à la famine, à la guerre, à la misère. Là, on a l’impression que c’est la première fois que l’humain se déplace presque pour rien, pour se faire plaisir… Je me demande si c’est réellement pour rien, ou pour des motivations liées à une insatisfaction plus souterraine – je crois que, comme le dit Stig Dagerman, notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Je me dis qu’il y a la vanité, le post-colonialisme et aussi la tentation de se fuir, l’impression que l’évasion est ailleurs qu’en soi-même, qu’il y a ailleurs des réponses, de la beauté dont notre vie a besoin et qu’elle ne peut pas trouver dans son environnement. Une sorte de mépris de soi, finalement. Et puis ce besoin de se faire croire qu’on cherche l’altérité, la différence – comme si on ne pouvait la trouver que très loin. Or, il me semble que ce qui est loin, c’est aussi ce qui nous ressemble, qu’à l’autre bout du monde les humains nous ressemblent : ils aiment, haïssent, croient, pensent, etc, ils ne sont jamais réductibles aux généralités dans lesquels on veut les enfermer. On a parfois l’impression que plus l’humanité bouge, plus elle fait du surplace, que plus elle va loin et plus elle s’enferme dans une représentation du monde qui, au fond, ne déplace rien en elle.

Votre premier roman Loin d’eux était axé sur la dimension intime, intérieure, d’un drame familial. Au fil de votre oeuvre, vous avez élargi le champ de vos sujets littéraires, des histoires secrètes (Ceux d’à côté, Apprendre à finir) aux secrets d’Histoire et faits divers (Des hommes, sur la guerre d’Algérie ou Dans la foule sur le drame du Heysel). Aujourd’hui, vous écrivez en prenant appui sur un événement « global » : le tsunami japonais. Avez-vous le sentiment que le monde ultra-connecté dans lequel nous vivons impose un champ narratif de plus en plus vaste ? 

C’est juste une question de proportion, ou d’échelle. La dimension sociale, politique, historique était déjà plus ou moins présente dans les premiers livres, comme, à l’inverse, l’intime l’est dans les derniers. C’est une histoire de degré. Ce qui m’intéresse c’est l’articulation des deux, comment l’un agit dans l’autre, le monde sur l’intime et l’intime dans le monde. Quelles sont les places respectives de l’un et l’autre. Dans mes premiers livres, je venais aussi d’une culture livresque où la littérature vivait dans son propre monde, où l’ancrer dans le réel était problématique. Après les beaux–arts, j’ai mis huit ou neuf ans avant de m’autoriser à mettre des personnages et de la psychologie dans les livres. Il m’a fallu encore plus longtemps à accepter les noms de lieux, les rues, les faits datés, etc. Je sais qu’avec Autour du monde, je finis de casser les interdits qui me paralysent depuis longtemps, comment on parle de l’insignifiance, de la superficialité, de la satire, comment la vulgarité de ce monde peut se dire dans un livre, comment on peut faire roman de tout, y compris de ce qui est si peu conciliable avec l’idée qu’on se fait de l’art et de la beauté, sans tomber soi-même dans le cynisme ou dans les travers qu’on décrit ?

Autour du monde peut étonner vos lecteurs en ce que la forme narrative est en (r)évolution. Alors que vos lecteurs étaient familiers des circonvolutions tâtonnantes de vos monologues intérieurs, aux hésitations quasi-beckettiennes de la langue, dans Autour du monde la parole est beaucoup plus directe, on y trouve même des dialogues de plusieurs pages. L’ère de la « littérature de l’épuisement », pour reprendre l’expression du chercheur Dominique Rabaté, est-elle révolue ? Face à une société en pleine mutation, la littérature se doit-elle de revenir « dans le monde » et non plus de se focaliser sur une forme narrative enroulée sur elle-même, tournant « à vide » ?

Beckett, Sarraute, Duras, Simon, oui, ils ont tous été importants, fondateurs pour moi, et que leur présence ait pu se reconnaître dans mes livres, je ne le nie pas, j’en suis très fier. Pour autant, je suis étonné comment on a un peu de mal à lire au présent. Je crois qu’en France, on n’aime pas tellement le présent. Il faut toujours montrer d’où vous venez, votre carte de visite, et montrer patte blanche… Autour du monde est différent, parce que c’est sans doute celui qui va le plus loin dans ce que j’ai entrepris depuis Dans la foule, est qui de sortir de ces références du passé, même si ce sont des références qui sont pour toujours ancrées en moi, définitives à leur manière. Mais aujourd’hui, j’écris en lisant des romanciers vivants. Comme presque tous les auteurs de ma génération je suis nourri de littérature étrangère et en particulier américaine, asiatique (Japon surtout), ou sud-américaine. Dans Autour du monde, chaque histoire répond à un livre où un film (par exemple : la première histoire et le livre lui-même à un roman de Murakami Ryu, Lignes. La seconde, en mer du nord, on y croise bien sûr Houellebecq ou Echenoz, mais la scène du vieil homme souffrant d’Alzheimer est directement inspirée du livre de Franzen, les Corrections, comme la scène en Tanzanie avec les lions l’est de Qu’avons-nous fait de nos rêves ? de Jennifer Egan, ou, encore, comme La vie à deux de Dorothy Parker pour l’histoire des jeunes mariés qui volent vers les chutes du Niagara. L’histoire en Thaïlande est à la fois inspirée des films de Apichatpong Weerasethakul et de descriptions très précises de certaines femmes décrites dans les livres de Joyce Carol Oates… Je pourrais multiplier les exemples. Je vous les signale simplement pour dire combien, aujourd’hui, il me semble important de ne pas se laisser enfermer dans l’image qu’on se façonne d’un écrivain. L’écriture est un art du présent. Et même si, dans les livres que je viens d’évoquer certains ne me plaisent pas tant que ça, pour divers ses raisons – trop longs, pas assez écrits, etc – tous ont importé à mes yeux, d’une manière ou d’une autre). Voyez, Beckett ou Sarraute sont un peu loin, mais ils le sont dans le temps, aussi, les enjeux qui sont les nôtres ne croisent plus forcément les leurs.

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Dans Autour du monde on retrouve deux constantes de votre oeuvre : d’une part un événement (le tsunami) est le déclencheur de l’écriture, d’autre part cet événement met en relief les vies multiples des personnages « objets du monde » qui « sont reliés entre eux d’une manière ou d’une autre » mais « qui se frôlent et ne se rencontreront jamais ». Cette paradoxale solitude de vos personnages face à l’événement est-elle liée à l’anonymat qu’implique le « village-monde » dans lequel nous vivons désormais ? 

D’abord, je dois préciser que dans ce livre, la catastrophe n’est pas l’événement déclencheur. J’avais commencé à écrire le livre deux ans avant qu’il se produise. Je cherchais un événement qui soit, littéralement, l’épicentre du livre, mais un épicentre dont l’image pourrait se reproduire à l’infinie et se dilater à force de répétitions. Paradoxalement, l’événement, ici, c’est le récit de l’événement, comment celui-ci circule d’un point à l’autre du globe. Ce qui était intéressant avec le tsunami c’est que, d’un point à l’autre de la terre, il toucherait le monde entier, à des degrés bien sûr très différents. L’idée, c’était de trouver une façon de relier le temps des histoires, mais aussi de leur donner un arrière-plan qui en modifie forcément le sens. Si vous focalisez sur une scène où un jeune couple se parle assez naïvement de son amour, se jurant fidélité, etc, mais que soudain vous élargissez cette focale en montrant, en arrière plan, un téléviseur et l’image d’une catastrophe planétaire, est-ce que vous changez le sens de la conversation amoureuse ? Pour ma part, je crois que oui. Je crois que nous sommes des sous-ensembles dans un ensemble plus vaste, et qu’on ne peut séparer cette dimension, cette épaisseur. Ce problème de cadrage, pour moi c’est un problème politique et esthétique. C’est indissociable et fondamental. Le tsunami est comme une vanité du 17 siècle : vous pouvez peindre une nature morte (chaque histoire serait comme un élément, une pomme, une bulle, un verre de vin), il faut rappeler derrière la splendeur ou l’apparente opulence humaine, la vanité, la fragilité, la vulgarité, la mortalité. Le tsunami, donc, ou plutôt son récit, plane comme l’ombre au tableau, comme sur la pomme appétissante la mouche, le début du pourrissement.

Enfin, pour conclure, une question anecdotique, il me semble que – même si les médias traditionnels sont régulièrement mentionnés – aucuns de vos quatorze personnages n’apprend la nouvelle du tsunami par Internet ou par les réseaux sociaux. Est-ce un choix délibéré de votre part d’occulter ces technologies qui contribuent pourtant à nous rapprocher de l’événement davantage que la radio ou la télévision ? 

C’est juste que, contrairement à ce que l’on entend souvent, je crois que les réseaux sociaux et Internet demandent une certaine participation de la part de ceux qui s’en servent. Or, j’avais besoin de personnages qui cherchent un peu à se déconnecter, qui partent pour rêver, pour l’ailleurs, etc. Donc, l’info, la présence de cette rumeur du monde devait venir comme par hasard, comme une image dans l’image. Elle ne devait surtout pas à être recherchée, voulue, désirée. Il fallait qu’elle s’infiltre, qu’elle contamine le réel des personnages, presque à leur insu. La télévision et la radio, qu’on peut subir dans tous les lieux publics, correspondaient davantage à l’idée que je me faisais d’une infiltration de l’intimité par la rumeur du monde.

 Propos recueillis par Agathe Charnet.

 

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