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“Ligne de fuite” de Paul Marques Duarte

COUP DE CŒUR. Libre dans l’intention, profondément malin et inventif dans le dispositif, “Ligne de fuite” du très jeune Paul Marques Duarte est une leçon d’audace visuelle. Le film questionne à chaque instant le statut de l’image à l’écran et rend au cinéma sa véritable identité : celle d’un art mensonger par excellence. Profondeur de champs vous propose de faire connaissance avec ce cinéaste et de découvrir son film en exclusivité !

Les mots du réalisateur :

J’ai 19 ans (18 lors du tournage de Ligne de Fuite) et je suis en troisième année de licence de cinéma. J’ai commencé vers dix ans à m’intéresser au septième art en tournant des petits films avec des amis. J’ai ensuite passé un baccalauréat littéraire en option audiovisuelle. Parallèlement au lycée, j’utilisais mon temps libre pour tourner. C’est ainsi qu’en mai 2013, je me suis rendu au festival de Cannes pour présenter mon court Fruit qu’on fit au Short Film Corner. L’année dernière, j’ai effectué un service civique dans l’association Libero à Rennes afin de transmettre ma passion aux plus jeunes par le biais d’ateliers d’initiation au cinéma en milieu scolaire. Depuis juin 2015, je suis membre du conseil d’administration de la Société des Réalisateurs de Films. Après plusieurs projets hors-circuit, je travaille actuellement sur l’écriture d’un court-métrage que j’aimerais tourner en juin 2016.

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À l’origine de Ligne de fuite, il y d’abord mon envie profonde de construire une réflexion sur les limites entre fiction et réalité, en m’interrogeant en priorité sur la question de distanciation d’un comédien avec son personnage. Je souhaitais donc rendre cette frontière poreuse dès la première phase : l’écriture. J’ai fait le choix de ne pas être maître de mon récit et de confier un rôle important, presque majeur, à la comédienne du film : imaginer le protagoniste. Je lui ai donc demandé de se construire un personnage, à partir de fiches de caractérisations basiques, avec comme seuls contrainte : ton personnage est en fuite.
De mon côté, j’ai effectué un travail de recherche visuelle, notamment autour du format carré du film, voulu dès la genèse du projet (pas de référence à Dolan à voir ici, ndlr). Afin d’expliquer la présence de la caméra, j’ai fait le choix d’interpréter un personnage à part entière dans ce court, mon propre personnage : un étudiant en cinéma. Dès lors, sans pleinement en avoir conscience, je commençais à brouiller la distance entre fiction et réalité, en m’incluant dans le récit du film.

Les règles du tournage étaient simples : dès son arrivée, jusqu’à son départ, la comédienne Nathalie devait vivre dans la peau de son personnage. De mon côté, je l’accueillais caméra à la main, heureux de rencontrer en chair et en os celle sur qui j’allais tourner un film. Nous avons commencé doucement, avec plusieurs séquences tournées dans un appartement à Rennes, qui devenait donc à l’occasion son appartement. À l’instant où j’ai allumé la caméra, Nathalie s’est déplacée dans ce lieu comme si elle y vivait depuis toujours, allant jusqu’à emprunter une brosse à dents dans la salle de bain, et ranger des affaires qui ne sont pas les siennes dans son sac à dos. Elle était libre d’aller où elle voulait, et de mon côté je m’efforçais de ne pas être directif et de la suivre, comme si je tournais
un documentaire.

Il a été très difficile pour Nathalie, mais aussi pour l’équipe, de sortir de ce tournage. Pendant tout un weekend, nous nous sommes plongés dans une fiction qui est devenue notre réalité, les mots de l’autre envers notre personnage nous atteignaient comme s’ils visaient notre personne. Nathalie avait mis, comme moi, une part d’elle-même dans ce personnage pourtant très différent. Deux mois après les avoir imaginés, il fallait dire adieu à deux êtres humains que nous avions créés, et qui nous ont habité pendant 48 heures.

Le film ne s’est réellement trouvé qu’au montage. À partir des nombreuses heures de rushs, j’ai monté avec difficulté une version de 50 minutes, sur la musique que Gaétan Boufflet avait composée avant le tournage. Cependant il m’était impossible d’avoir le recul nécessaire sur ces rushs pour les assembler correctement. Je me retrouvais face à l’image d’une jeune femme et d’un autre moi-même et il m’était impossible de monter le film sans prendre parti pour mon personnage.

Après quelques mois, j’ai contacté le monteur Anthony Block sur le conseil d’un ami et après lui avoir expliqué les conditions de tournage du film, je lui ai donné tous les rushs afin qu’il pose son propre regard dessus, qu’il les assemble avec un oeil extérieur. Ce travail lui a pris plusieurs mois et il m’a expliqué avoir eu besoin de faire régulièrement des pauses, de s’échapper quelque temps du film pour réussir ensuite à le monter. Il a ainsi construit une version de 16 minutes, et a fait le souhait de ne pas conserver le format carré sur toute la durée du film.

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