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Harry Potter : les jumeaux Weasley portent-ils l’apologie du libéralisme ?

Les jumeaux Fred et George font partie de la vaste famille Weasley créée par J.K. Rowling dans son œuvre Harry Potter. Harry les rencontre très tôt dans l’histoire, avant même d’arriver à Poudlard, avant même de prendre le Poudlard Express. Rapidement J.K Rowling nous fait aimer ces adolescents atypiques, inséparables et blagueurs. Au fil de l’histoire, Fred et George enchaînent sans s’en lasser les pitreries, farces et autres « bêtises » comme le dit Ron lui-même à Harry (tome I, chapitre 6). S’ils sont parfois maladroits (ils regardent Harry comme une « bête curieuse » à leur première rencontre et ne manquent pas d’agacer ce-dernier et bien d’autres comme leurs propres frères à maintes occasions), ils n’en demeurent pas moins attachants. Pourtant leur présence dans l’histoire n’est pas qu’un prétexte pour mettre un peu d’humour clownesque dans Harry Potter. Les jumeaux ont leur propre histoire, leurs propres objectifs et – c’est ce qui va nous intéresser ici – leur propre philosophie de vie.

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Fred et George enchaînent les expériences. Ils créent, testent, et utilisent ou vendent leurs propres produits de farces et attrapes. Aussi, ils font cela seuls, et ne peuvent souffrir d’être encadrés. Ils font ce qu’ils ont envie de faire. Dès lors, les jumeaux Weasley portent-ils en eux l’apologie du libéralisme ?

L’idée pourrait paraître saugrenue. A travers ses personnages, J.K Rowling semble en effet détester les familles aisées, préférer les plus modestes. Ainsi l’auteur ne donne aucune chance à la famille Malefoy, que le lecteur ne peut que détester. Mais la famille de Malefoy semble être une famille de rentiers. Il est difficile de leur reconnaître un quelconque talent. Les jumeaux sont talentueux, et c’est peut-être ce modèle qu’il faut suivre selon J.K Rowling.

Le libéralisme, si l’on s’en tient à une définition concise du Larousse, c’est à la fois une « doctrine économique qui privilégie l’individu et sa liberté ainsi que le libre jeu des actions individuelles conduisant à l’intérêt général », et une « doctrine politique visant à limiter les pouvoirs de l’État au regard des libertés individuelles ». Or peut-on vraiment parler d’apologie de cette doctrine chez JK Rowling ? Les jumeaux Weasley auraient-ils leur importance dans la transmission de diverses valeurs et croyances par l’auteur ?

Fred et George sont des Weasley et comme tout bon Weasley (Percy n’en est pas un), ils ont des valeurs qui sous certains aspects rejoignent les théories libérales. Les Weasley sont par nature très tolérants, prônant la liberté individuelle et le respect des droits. A la différence des sorciers conservateurs, la famille ne croit pas à la pureté de sang et traite les sorciers, moldus, semi Vélane (avec Fleur), semi géant (avec Hagrid), loups garous (avec Lupin) en égaux, et même souvent, en amis.

Contre l’Etat

Les jumeaux vont plus loin dans la définition politique de ce qu’est le libéralisme. Et c’est dans le tome V que c’est le plus frappant, avec l’arrivée d’Ombrage, figure de la haute administration et représentante du ministre de la magie. En résumé durant la cinquième année à Poudlard, Ombrage, c’est l’Etat. L’Etat totalitaire sûrement, en tout cas un Etat qui va progressivement absorber les libertés individuelles des élèves dans une multitude de textes de lois. Pour Fred et George qui prônent leurs libertés de faire ce qu’ils veulent depuis leur arrivée à Poudlard, leurs convictions sont mises à l’épreuve. Et loin de se plier face à la puissance étatique, ils se donnent plus que jamais l’objectif de ne rien faire d’autre que désobéir et inventer, créer et innover. Ils se battent pour leurs libertés, pour leurs droits à s’exprimer (donc pour la démocratie) et de ne pas être étouffés par un Etat qui ne devrait se limiter qu’à des compétences minimes. Ils s’enfuiront de Poudlard comme un réfugié s’expatrie, plutôt que de rester subir l’autoritarisme grandissant d’Ombrage.

Anarchistes

Pourtant, force est de constater que si les jumeaux ont vaillamment défendu les libertés individuelles dans le tome V, il n’en reste pas moins que leurs actions ne sont pas toujours ainsi justifiables. C’est en fait toutes formes de hiérarchie et d’autorité qu’ils ont en horreur. Et en cela c’est un libéralisme trop poussé et finalement trop éloigné de ce que la doctrine prône. Il serait même tentant parfois de considérer qu’ils puissent déborder dans l’anarchisme. La hiérarchie à Poudlard, ce sont les préfets et les professeurs. Les préfets, ils les méprisent au plus haut point comme on peut le constater d’innombrables fois. Ne pas être préfet, c’est rester dans le droit chemin. Ne pas prétendre avoir une quelconque autorité sur ses camarades, c’est être sain d’esprit. Ron : « Ils ont toujours dit qu’il n’y a que les imbéciles qui deviennent préfets » (tome V chapitre 9). Quant aux professeurs, ils ne les respectent pas d’office, comme aurait pu en témoigner le défunt professeur Quirell qui fut la cible de boules de neige des jumeaux. A une interdiction correspond une action enfreignant cette interdiction de la part de Fred et George. Il est interdit d’aller dans la forêt interdite ? Alors ils iront. Il est interdit de sortir de Poudlard sans autorisation ? Ils connaîtront la totalité des passages secrets permettant de commettre ce méfait. Le Tournoi des trois sorciers est réservé aux élèves majeurs ? Ils tenteront d’en contourner le règlement. C’est ainsi en cela que l’on pourrait les dire « anarchistes » si l’on prenait le terme sans en étudier plus que cela le sens réel. Ils croient en une liberté qui offrirait à l’homme la possibilité de se réaliser pleinement et d’atteindre tout son potentiel. Cela fonctionne pour eux, ou du moins fonctionnerait très bien si leur liberté serait totale. En réalité, l’anarchisme relatif des Weasley demeure incomplet pour prendre le pas sur leurs convictions libérales. Fred et George ne montrent pas de signes de renverser un système, mais plutôt de s’y incorporer par leurs propres moyens. Ils sont des selfs made man et comptent bien à l’aide d’un capital conséquent (donné par Harry pour sa « victoire » lors du tournoi des trois sorciers) créer leur propre entreprise. Ils s’installent donc dans une économie qu’un anarchiste refuserait. Ils en acceptent déjà les codes par ailleurs : « Le temps, c’est des Gallions » (tome V chapitre 4) disent-ils à Ron. A noter qu’un autre signe montre qu’ils ne veulent guère bouleverser l’avenir de leur société : la situation des elfes de maison. Loin de soutenir Hermione dans son projet d’émancipation de ces créatures magiques, Fred et George maintiennent que les elfes sont très bien ainsi : « On les a rencontrés, les elfes, et crois-moi, ils sont très heureux. Ils sont même convaincus qu’ils font le plus beau métier du monde… » (tome IV chapitre 15).

C’est maintenant ainsi du point de vue du libéralisme économique que nous allons continuer de nous intéresser aux jumeaux Weasley. J.K. Rowling a-t-elle tenté de nous livrer une justification de ce que serait une doctrine économique libérale réellement appliquée ? En tout cas, elle a tenté de nous en montrer certains bienfaits.

Créateurs

Fred et George sont des créateurs. Ils passent le plus clair de leur temps à mener des expériences, de leur propre initiative, pour innover leurs propres objets de farce et attrape. Par la manière dont J.K. Rowling nous raconte cela, avec les explosions que l’on entend régulièrement dans la chambre des jumeaux, les effets amusants des créations décrites aux lecteurs, et parce que Fred et George nous sont tout simplement sympathiques, il est clair qu’elle veut que l’on soit de leur côté. C’est d’autant plus vrai que le héros même, Harry, va leur permettre de monter leur propre magasin pour qu’ils continuent de faire ce qu’ils font : « Vous le prenez [le sac d’or] et vous continuez vos inventions. C’est pour le magasin de farces et attrapes. » (tome IV chapitre 37) Fred et George inventent moult bonbons, accessoires, et autres objets aux effets improbables comme J.K. Rowling imaginent ses sortilèges, ses créatures magiques et autres objets merveilleux. Ils font cela dans leur chambre, elle fait cela chez elle, isolée. L’initiative privée et l’innovation sont glorifiées.

J.K. Rowling en nous ayant fait aimer les jumeaux et leurs inventions nous invite à déplorer qu’ils soient tant limités dans leurs ambitions par des sorciers qui leur sont hiérarchiquement supérieurs. Leur mère d’abord, quoique cela soit plus compréhensible, toute mère s’inquiétant de voir leurs enfants prendre leurs distances vis-à-vis des études pour se lancer dans un chemin hasardeux. Mais c’est surtout encore une fois le personnage d’Ombrage qui va incarner cette barrière à la liberté d’entreprendre. Par son juridisme proliférant, tout est fait pour que l’initiative personnelle et la création soient impossibles. Et c’est bien ce que critique J.K. Rowling : l’Etat n’a pas à décourager l’entreprise personnelle, encore moins à l’interdire. Dans le tome VI, les Weasley ont monté leur propre magasin, et il fonctionne très bien. Il y avait donc une demande ! Les jumeaux étaient fait pour cela, ils ont le sens des affaires, comme leur mère finira par admettre : “[Molly] a dit que Fred et George avaient un vrai flair pour les affaires (tome VI chapitre 5) ». Ce à quoi Ron répondra qu’ « ils nagent dans les Gallions ».

Investisseurs

Enfin J.K. Rowling nous suggère l’efficacité du libéralisme à travers l’histoire des jumeaux, une histoire qui se déroule plutôt bien. Les jumeaux vont inventer, innover de leur côté, être créatifs. C’est là leur premier investissement, l’investissement intellectuel. Grâce à l’argent que leur donnera Harry, ils vont pouvoir investir dans leur propre magasin après être passés par la vente par correspondance, et prendre le risque de « se lancer » véritablement dans le monde marchand. Et cela marche. Leur microentreprise privée, pour laquelle ils ont investi leur temps et leur argent, décolle. Et J.K. Rowling ne voit absolument pas cela d’un mauvais œil. La créativité exige de l’investissement, et un retour sur l’investissement. Les jumeaux font des profits, conséquents il semblerait pour leur jeune âge. Mais c’est un profit mérité.

Ainsi par bien des aspects, il n’est pas incohérent de dire que les jumeaux Weasley portent bel et bien l’apologie du libéralisme. Que ce soit dans son sens politique ou dans son sens économique, Fred et George ont sûrement sans le savoir des convictions libérales. Si l’on met de côté leur rejet pour la hiérarchie et l’autorité, que l’on pourrait imputer davantage à leur jeune âge, il est clair que leur histoire constitue un bel exemple de ce qu’est le libéralisme bien appliqué. J.K. Rowling a donc justifié et mis en avant les valeurs de cette doctrine, valeurs que l’on devine être les siennes au regard de son œuvre.

Antoine Vaillant

2 Commentaires

  • Lisa
    Posté le 3 mars 2016 à 17:46 | Permalien

    J’ai adoré! Article passionnant et ” absorbant ” ( comme du sopalin )

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