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“Visages, villages” : un safari au verbiage désorienté

Il faut connaitre la France. Les éditos sur la fracture entre gagnants et perdants de la mondialisation et les mystères du vote FN ont fini par nous convaincre : on ne connait plus notre propre pays. Les témoignages sur la vraie France se succèdent : Depardon a quitté les hauts plateaux de Lozère pour une France moins exotique dans Les habitants, il y fait parler ceux qui habitent les villes où l’on est de passageAnne Nivat fait le tour des plateaux de télévision pour présenter son livre Dans quelle France on vit : elle nous y raconte la vie à Montluçon, Laon ou Laval.

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Visages Villages s’inscrit à première vue dans ce courant. La cinéaste Agnès Varda et l’artiviste JR se rencontrent, s’apprécient et décident de nous emmener avec eux sur les routes du pays. Leur but déclaré : filmer et photographier les occupants des diagonales du vide ; rendre justice aux oubliés de nos campagnes en les affichant en 4 par 3. JR avait déjà mis son sens esthétique au service de populations délaissées avec succès, mettant en avant les luttes féministes dans Women are Heroes, le grand âge et ses mémoires dans The Wrinkles of the city. Ajoutez à cela la sincérité fragile du cinéma de Varda, on pouvait s’attendre à un documentaire tendre et attentif.

Deux parisiens en safari

Le résultat est malheureusement loin des intentions louables des deux artistes. Alors que JR savait s’attarder sur ses héroïnes dans Women are heroes, on glisse ici sur les personnages. Leurs histoires sont survolées, les enjeux qui sont leur vies à peine esquissés. Le photographe et la cinéaste déambulent, posent leur affiches, puis s’en vont. En dehors de la séquence d’ouverture au pied des terrils, ils peinent à s’intéresser à ceux qu’ils rencontrent. On sent qu’ils passent en coup de vent dans ces villages, et la France secrète qui nous était promise est loin de nous être dévoilée.
Les deux parisiens se contentent finalement d’un safari. Le rythme est effréné et les personnages ne sont là que pour leur valeur d’illustration. Comme pour le touriste dans un grand parc africain, la photographie a plus de valeur que le moment vécu. JR et Varda ne se déplacent que pour mettre sur pied leurs œuvres monumentales, accordant trop peu d’attention à leurs objets.
Pire, comme la quête d’un exotisme préfabriqué amène le touriste à juger hâtivement les contrées qu’il découvre, les deux protagonistes se font arbitres de bon goût dans des environnements qu’ils ne prennent pas la peine de découvrir. Une séquence est particulièrement pénible où nos parisiens découvrent qu’un agriculteur rogne les cornes de ses chèvres pour faciliter son travail d’élevage. L’écologisme bon teint des deux héros est heurté et leur ton devient aussi moralisateur que décomplexé. On ne s’arrête pas une seconde sur les raisons qui pourraient amener l’agriculteur à effectuer une telle opération : il est tranquillement catalogué comme méchant paysan productif. Nos artistes s’offusquent et étalent sans gène leur imaginaire naïf de la nature, leurs idées sur ce que devrait être la vraie campagne. Une photo de chèvre bien cornue est finalement placardée sur un entrepôt de la région et l’on arrête les passants pour leur rappeler à quel point il est important que les biquettes gardent leurs cornes.

Un récit décousu, que la tendresse des deux personnages ne parvient pas à sauver

Les critiques dithyrambiques du film ont mis en avant la complicité de JR et Varda. Celle-ci est incontestable et prend rapidement le dessus sur les habitants des fameux Villages. Mais elle n’amène pas pour autant une structure satisfaisante au récit. Les idées saugrenues de narration se succèdent et plus qu’à l’histoire d’une amitié on assiste à l’esquisse fainéante d’une admiration réciproque. Les hommages aux connaissances de Varda défilent (Guy Bourdin, Henri Cartier-Bresson, Jacques Demy) mais irritent par leur élitisme sans émouvoir. Les voix off des deux amis sont omniprésentes, déclamées dans un ton curieux : nonchalant pour JR, faussement inspiré pour Varda. Même ce dialogue déçoit : on aligne les banalités et réflexions pauvres en se réfugiant derrière une tonalité poétique malhonnête. Un semblant d’émotion pointe lors de la séquence finale du film, une visite ratée chez Jean-Luc Godard, mais il est rapidement recouvert par une énième private joke pénible.
On sent enfin que le film a été tourné avec empressement et dilettantisme. Le montage dérape souvent, les villages encensés sont mal filmés. Pas un effort n’est consenti. Certaines scènes sont rejouées par les personnages rencontrés, qui cachent mal leur embarras et surjouent une spontanéité bel et bien absente de l’ensemble du documentaire.
En bref, Visages Villages ne rend justice ni à la carrière d’Agnès Varda, ni au talent de JR. Les œuvres de ce dernier restent époustouflantes, mais le film qui les entoure n’est pas justifié : on les préférerait fixes et silencieuses, plutôt que noyées dans ce verbiage désorienté. Le ton décalé de Varda tombe à plat : sa naïveté évoque une gentille sénilité plus que le discernement du grand âge. Le plus triste est peut-être que la rencontre de ces deux personnalités, sans convaincre, confisque le film à ceux qui devaient en être les héros : les Visages des Villages.

Alexis Aulagnier

Un Commentaire

  • Michel Joseph Auguste
    Posté le 5 juillet 2017 à 16:05 | Permalien

    Pour reprendre l’expression “La forme, c’est le fond qui remonte à la surface” : à voir la tête de bobo hipster parisien à lunettes-de-soleil-même-quand-il-pleut qu’il se coltine depuis toujours, je ne vois pas en quoi JR aurait pu n’être qu’une seule seconde sensible au sort des habitants de la fameuse diagonale du vide (dont il n’a sans doute entendu parler que lors de ses cours de géo en 2nde – qu’il a peut-être même dû sécher parce que l’école c’est has been). Comment cela pouvait-il être crédible, à part pour un journaliste de Libé ?
    JR et Varda se sont simplement saisis d’un sujet à la mode, comme vous l’avez bien remarqué : cette France pommée qui souffre de la mondialisation et qui a voté soit FN, soit Mélenchon ou soit qui s’est simplement abstenue. Alors les deux intellos du dimanche ont senti le poids du devoir s’abattre sur leurs épaules : il fallait que ces deux Parisiens si urbains et si raffinés aillent filmer cette bande de beaufs ignares mais sensibles parce que victimes de qque chose dans leur milieu pourtant pas si moche qu’est la France campagnarde ou profonde. Bref, la condescendance incarnée, à la manière du gotha démocrate new-yorkais qui n’a pas compris comment Trump pouvait être élu et qui cherche par tous les moyens “à comprendre”. Cela montre deux choses : la première, c’est que nos élites, qu’elles soient économiques, culturelles ou politiques, sont réellement et totalement coupées de l’écrasante majorité de la société ; la 2nde, c’est le poids de plus en plus prégnant d’une culture anglo-saxonne régurgitée à la sauce parisienne. Ces gens là s’intéressaient au cas des “LGBT” ou des “migrants” – en un mot : des minorités au sens anglophone du terme – en oubliant que la majorité des gens qui vivent dans notre pays ne participent pas de ces cas de figures. Mais puisqu’on se rend compte qu’ils sont aussi, qque part, des “victimes” qu’il faut courir défendre avec tout son corps et toute son âme, il fallait bien parler de ces “pauvres gens de la campagne”. Et comme ce monde leur est encore plus étranger que les gays ou les immigrés, ils sont incapables d’en parler décemment. C’est d’ailleurs ce qui leur manque cruellement : de la décence.