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Rappelle-toi Barbara

Rappelle-toi Barbara[1]. Au mois de novembre prochain, cela fera vingt ans que, sans bagages, elle est partie. Avant Georges Moustaki, autre « gueule » de la chanson française et amoureux fou de la liberté. Avant Léonard Cohen, dont elle partageait la noirceur du costume et des mélodies. « La Dame en noir » n’était pourtant pas si sombre.

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Enfant abusée dans « Nantes », témoin impuissant d’une guerre cruelle dans « Göttingen », gloire déchue de ses biens et de ses souvenirs dans la déchirante « Drouot », certes. Mais la maîtresse esseulée de « Dis Quand Reviendras-tu » refuse qu’on la compte parmi « celles qui meurent de chagrin ». Car c’est bien l’interprète de « L’Aigle Noir » qui décrit, dans un rythme effréné, les « gentilles petites manières » et « la peau douce comme la crème » de la craquante pâtissière de la rue du Croissant dans « Elle Vendait Des Petits Gâteaux »[1]. Quant à la muse mélancolique de « La Solitude », elle se fait amoureuse transie dans « Gare de Lyon », fantasque Première dame dans « Si La Photo Est Bonne » ou encore mitterrandienne illuminée dans « Regarde ».

Dans le civil, Monique Serf aimait dîner seule au restaurant et monologuer dans les rues. Ma grand-mère la pensait folle, ma mère la savait drôle. Des images d’archives[2] dévoilent une femme lunaire et énergique, bien loin du désespoir criant du « Soleil Noir ».

Surtout, l’intuition selon laquelle la voix de Barbara renfermerait davantage que cette chavirante tristesse se mue en certitude à la lecture d’ « Il était un piano noir… »[3]. Officiellement « mémoires interrompus », ce récit protéiforme pourrait tout aussi bien s’intituler « récit de voyages » ou « genèse de chansons ». S’exprimant alternativement au passé, au présent et au futur, insérant des paroles de chansons au sein de l’histoire de leur création, achevant son récit sur des « Fragments » séparés du reste du livre par des « textes-programmes » et des paroles de chansons, l’auteure emmène le lecteur comme elle emmena son public, dans sa vie bouillonnante, mais sans jamais le perdre.

Le récit est peuplé de voyages. Voyages subis d’abord, entre 1939 et 1945, pour fuir la guerre. Puis voyages choisis, à partir du jour où elle quitte la rue de Vitruve, à moins de dix-huit ans, point de départ selon sa propre chronologie de sa « vie de voyageuse », de sa longue « route »[4], ce dernier mot revenant souvent sous sa plume. Elle fit pendant un temps des allers-retours entre Paris et Bruxelles, ayant lié en Belgique, au gré de son vagabondage romanesque, de fortes et joyeuses amitiés. Car Barbara ne connut pas un succès précoce et eut le temps de multiplier avant lui les métiers provisoires : dans les meilleurs moments, des scènes précaires dans d’attachants cabarets, dans les périodes moins glorieuses, la plonge pour subvenir à ses besoins.

De «belles âmes » vinrent également apporter à l’héroïne leur aide généreuse dans les moments de détresse: Charles Aldoubaram, qui la sauvera alors qu’elle était sur le point de se prostituer, « Monsieur Victor », qui la reconduisit à Paris dans sa Chrysler noire, le propriétaire de l’appartement de la rue de Seine qui ne lui fit aucune réclamation quand, en raison d’une lampe en osier qu’elle avait laissé allumée, se déclencha un incendie qui consuma tout. Alors que beaucoup des chansons de Barbara concernent l’amour, il est surtout question de son public ou d’amitiés fusionnelles plus que d’amours romantiques. En ce qui concerne ces dernières, évoquant d’abord furtivement un premier mariage qui semble avoir été célébré par hasard, Barbara s’étend davantage sur un certain « Monsieur H », venant d’Abidjan, qu’elle présente comme le grand amour qui lui inspira la si célèbre « Dis, Quand Reviendras-Tu  ». Ce dernier lui ayant cependant demandé de choisir entre son piano et lui, elle sacrifia finalement le second pour le premier. A partir de ce moment, « bien-sûr des hommes et des amours. Mais c’est si différent »[5]. Si Barbara révèle sans détours en fin de récit son douloureux regret de ne pas avoir eu d’enfant, elle a écrit plus tôt que le public l’avait accouchée et conclura que sa vie a été malgré tout « belle et intense »[6].

De fait, sans dissimuler les souffrances qui furent les siennes, c’est le violent désir de vivre de Barbara qui paraît triompher, sans qu’elle n’ait l’air de forcer le trait. Elle raconte de terrifiants souvenirs de guerre : l’exode continuel, la dénonciation par un voisin à Tarbes, le jeune maquisard arrêté sous ses yeux et qui sera fusillé ensuite. Mais quand elle fait le récit des dix-sept jours de 1939 qu’elle passa, avec d’autres, coincée dans un train abandonné en pleine campagne et dont le wagon voisin du sien fut mitraillé par un avion nazi, faisant morts et blessés, elle insiste sur l’aventure que cela représentait pour une enfant de neuf ans et pour tous les enfants qui l’environnaient. De sa première hospitalisation, elle écrit « ce ne fut pas la dernière ! »[7] et ne commente que rapidement son addiction à la cortisone, sans amoindrir pour autant tout le mal qui en résulta pour elle. Lorsque le producteur de son premier disque la sermonna pour n’en avoir vendu que quatre exemplaires, elle lui répondit « Ce n’est pas beaucoup »[8].

Plus surprenante encore est sa façon de conter l’inceste paternel, drame d’une vie, qui a suscité tant de commentaires après les chansons l’ « Aigle Noir » et « Nantes ». Après avoir d’abord confié clairement, en début de récit, « Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l’horreur. J’ai dix ans et demi »[9], elle évoquera par la suite les sévices subis en Bretagne par ce déconcertant euphémisme : « Il se passe à Trégastel des choses peu anodines »[10]. Ces maltraitances ne l’empêcheront pas d’aimer ce père dont elle financera l’enterrement à crédit, et dont elle regrettera toujours de n’avoir pas eu l’occasion de le pardonner. Sa relation avec sa mère n’est pas non plus dénuée d’ambigüité, puisqu’elle confie être devenue plus sévère, après la mort de son père, avec celle qu’elle a « toujours adorée » même si elle a eu « tant de mal à l’aimer »[11].

Au-delà des faits relatés, la plume de Barbara témoigne de toute la subtilité du personnage. L’écriture est musicale, bien-sûr, avec la multiplication du discours direct, des apostrophes, des phrases exclamatives, des digressions jamais superflues et des anaphores. Cet amour pour la musique cohabite avec une profonde aversion pour le bruit, que l’on découvre dès les premières pages. De la voix, Barbara écrit qu’elle est « la musique de l’âme » et, de sa voix, qu’elle est« [s]a voix et qu’elle n’est pas [s]a voix »[12].

Les autres sens du lecteur ne sont pas moins sollicités que son ouïe. Barbara évoque ainsi avec délice l’odeur de la cannelle du chocolat chaud de sa si regrettée Granny, celle de la poudre de riz que portait cette dernière ou encore l’odeur de poivre de Rémusat.

On devine également une certaine gourmandise, à travers l’évocation des plats juifs de sa grand-mère, et sa pittoresque addiction au zan, confiserie à l’extrait de réglisse qu’elle sème partout sur son chemin.

La Dame en noir vivait aussi en couleur. La chanteuse décrit ainsi les dahlias fauves peuplant le jardin de Saint-Marcellin, paradis perdu qui sera célébré dans « Mon Enfance ». Mais aussi les couleurs du tricot qui la passionne : « le velours-chenille, les écrus, le marrons glacé, le chocolat ou les gris perlés »[13]. La rencontre « très importante » avec le peintre Luc Simon qui lui fera découvrir la peinture. La chambre de Rémusat « bleu nuit et gris-bleu, puis beige, or, puis encore bleu nuit »[14].

Le lecteur est même invité à se baigner dans les eaux troubles de la synesthésie lorsque la chanteuse décrit sa relation si particulière aux mots qui , « au lieu de rester dans [s]a mémoire visuelle, se sont agglutinés dans [s]a mémoire tactile » et « cherchent à sortir du bout de [s]es doigts, de tout [s]on corps »[15].

Son style teinté de légèreté, de naïveté et d’expressions aujourd’hui désuètes dresse le portrait, dans le même temps, d’une femme qui ne s’est jamais remise de son enfance, d’un être fantasque et d’un certain Paris des années quarante-cinquante. Sur la route de Barbara, il y a les chanteurs de rue, avec leur porte-voix : « ça bougeait, ça guinchait, ça dégingandait, ça chaloupait, ça enamourait, ça déclamait férocement(…) »[16]. Mais la route est alourdie par cette terreur enfouie, qui s’abat sur ce corps mince et vulnérable. « J’ai peur, j’avance. J’avance, j’ai peur. « J’ai peur mais j’avance quand même » chantera Lily Passion en 1986 »[17].

La route de cette femme lumineuse et énergique se construit avec les autres mais aussi pour les autres. Plus discrète sur sa politisation, une remarque sur le traitement social des saltimbanques de la fin des années quarante suggère qu’elle n’y était pas indifférente. En particulier, la chanteuse de « Regarde » fait part de son engagement contre le SIDA, qu’elle mena avec intensité, rencontrant avec le même entrain ministres et détenus.

Barbara mêle autorité et autodérision. Elle confie ses violentes colères quand le piano qu’on lui présentait ne lui plaisait pas, ses exigences démesurées, le tabouret réglé à soixante-et-un centimètres qu’elle emmenait partout avec elle, les autres objets chers qui ne la quittaient jamais. Celle qui voulait à tout prix faire du cirque et du « miousic-hall » n’en considère par moins que chanter c’est « prendre le voile », « sacraliser »[18]. Mais le livre entier est traversé de bout en bout par un immense éclat de rire partagé, cet « humour qui permet parfois de tout sauver », ce « fou rire qui peut en un instant tout balayer, dédramatiser, ramener les choses à leur juste valeur »[19].

Le récit s’achève par une déclaration d’amour et de gratitude à ce public qui lui fut si cher, et de quelques crédos à l’image de celle qui les prodigue : exigeants, sincères et sans prétention. Célébration du désir et de la volonté : « préserver son désir », « vouloir avec une inentamable opiniâtreté »[20]. Célébration du mouvement : circulation des objets aimés, offerts et reçus, « flux vivant »[21] que lui a donné le public.

Voilà bientôt vingt ans que ce condensé de charmes, d’ambivalence et d’esprit, qui rêvait qu’on l’enterre dans son piano, est allé se réchauffer à un autre soleil.

Ceux qui verraient en Barbara une chanteuse mortifiée et mortifère auront manqué, bien plus qu’une voix sublime, une étonnante et éclatante personnalité.

Alice Mikowski

[1] Par-delà la référence au poème de Jacques Prévert, ce titre est celui du documentaire qu’Yves Riou et Philippe Pouchain consacrèrent à la chanteuse en 2007
[2] Chanson qu’elle ne signa pas mais choisit de chanter
[3] Il s’agit du documentaire précédemment évoqué
[4] Barbara, Il était un piano noir… Mémoires interrompus, Le Livre de Poche, 2017
[5] p.57
[6] p.123
[7] p.137
[8] p. 75
[9] p.98
[10] Passage qui suscitera des larmes. « J’écris cela avec des larmes qui me viennent. C’est quoi, ces larmes ? Qu’importe, on continue ! », p. 24
[11] p.42
[12] p.109
[13] p. 40
[14] p.68
[15] p.118
[16] p. 121
[17] p.47
[18] p. 61
[19] p. 61
[20] p.167
[21] p.188
[22] p. 95

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