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  • C2C, « les phalanges crispées sur le vinyle »

    [cap­tion id="at­tach­ment_344" align="ali­gn­cen­ter" width="640"] Cré­dit photo: Ben Lorph[/cap­tion]
    En­fin ! Ce fut ma pre­mière ré­ac­tion à l’an­nonce de la sor­tie du pre­mier EP du col­lec­tif de DJs fran­çais C2C. Après la sor­tie du très en­trai­nant single F-U-Y-A en dé­cembre, l’ar­ri­vée du 23 jan­vier et de Down The Road, EP de 6 titres, fut une sorte de dé­li­vrance. Car l’at­tente fut longue ! Après qua­torze an­nées d’exis­tence, une dis­co­gra­phie (presque) vierge et six ans d’ab­sence, on pour­rait même dire qu’il était temps. Ce pre­mier échan­tillon de ce qui sera le pre­mier al­bum – qui de­vrait sor­tir à l’au­tomne pro­chain, après plu­sieurs mois de tour­née – est donc l’oc­ca­sion de re­ve­nir sur l’his­toire de C2C, de ses membres, et du style si par­ti­cu­lier que le groupe a dé­ve­loppé à tra­vers ses dif­fé­rentes vic­toires aux cham­pion­nats de DJs Disco Mix Club (DMC), et les groupes res­pec­tifs de ses quatre membres : 20­Syl, Greem, Pfel, et Atom.
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    Coups 2 Cross voit le jour en 1998 quand quatre ado­les­cents fans de Hip-Hop et potes de ly­cée se mettent à mixer des vi­nyles sur des pla­tines et ap­prennent les tech­niques de scratch. Des dé­buts que Atom qua­li­fie  de « dé­lire d’ado ». Ces pre­miers pas se font à la fois en pa­ral­lèle et sous l’im­pul­sion de Ho­cus Po­cus, le groupe créé par 20­Syl en 1995, et que re­joint Greem en 1998. Très in­fluen­cés par le Hip-Hop amé­ri­cain des an­nées ’90 avec des groupes tels que De La Soul, ou A Tribe Cal­led Quest, ils ap­prennent en re­mixant leurs clas­siques, et passent des jour­nées en­tières chez les dis­quaires à cher­cher des sons nou­veaux et va­riées, jon­glant ainsi du Hip-Hop au Jazz, voire du Rock à la Soul. Dès 2001, ils créent le la­bel On And On Re­cords qui pro­duit Ho­cus Po­cus et C2C, et un peu plus tard Beat Tor­rent. Ils font éga­le­ment leur ap­pa­ri­tion dans les « bat­tles » de DJs en par­ti­ci­pant aux cham­pion­nats DMC France 2001, et rem­portent le titre mon­dial par équipe deux ans plus tard en 2003. Titre qu’ils vont conser­ver jus­qu’en 2006, de­ve­nant ainsi le col­lec­tif le plus ti­tré de la com­pé­ti­tion – re­cord battu de­puis par le groupe ja­po­nais Ki­reek qui a cé­lé­bré en 2011 sa cin­quième vic­toire en cinq ans.
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    Ce trem­plin mé­dia­tique pro­pulse les quatre Nan­tais dans la cour des grands d’un genre mu­si­cal dont il vont être en grande par­tie les pion­niers en France : le turn­ta­blism. Ils vont par leur suc­cès au­près d’un pu­blic très large – la vi­déo de leur pres­ta­tion aux DMC 2005 a été vue plus de 4 mil­lions de fois sur You­tube – dé­mo­cra­ti­ser un genre mu­si­cal qu’ils consi­dèrent eux-mêmes comme étant « à la base, un truc de geeks ». À la suite de leurs suc­cès, d’autres groupes fran­çais s’ins­cri­vant dans la même veine mu­si­cale vont connaître le suc­cès, ce sont les Chi­nese Man, Wax Tai­lor ou en­core Birdy Nam Nam – ces der­niers qui, ayant pour­tant rem­porté les DMC en 2002 un an avant C2C, ne connaissent un large suc­cès qu’en 2005 avec un al­bum épo­nyme et le single Ab­besses .
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    L’ex­pres­sion turn­ta­blism vient de l’an­glais turn­table qui si­gni­fie pla­tine. Sous cette ap­pel­la­tion se cache un prin­cipe très simple : des DJs uti­li­sant leurs pla­tines vi­nyles comme ins­tru­ments de mu­sique à part en­tière. Le but est donc de ma­ni­pu­ler les sons en uti­li­sant prin­ci­pa­le­ment la tech­nique du scratch. Celle-ci re­vient à frot­ter d’une main la sur­face du vi­nyle, tout en contrô­lant le son de l’autre à l’aide d’une table de mixage, pour rompre le rythme de la mu­sique, sa li­néa­rité, et en faire ainsi une vé­ri­table ma­tière pre­mière per­met­tant la pro­duc­tion de mu­sique. Et cela au même titre qu’un autre ins­tru­ment de mu­sique. Le DJ se trans­forme alors en gui­ta­riste, pia­niste ou per­cus­sion­niste, tout en res­tant der­rière ses pla­tines. Cette créa­tion mu­si­cale se fait en plu­sieurs étapes : « Cette pré­sence du turn­ta­blism elle est dès la ma­nière dont on va jouer les ins­tru­ments. (…) On va di­ri­ger le mu­si­cien, et pen­ser à la ma­nière de jouer par rap­port à ce que l’on va en faire avec les pla­tines der­rière. Donc c’est une fa­çon de tra­vailler qui est par­ti­cu­lière car par­fois on va pri­vi­lé­gier des notes longues, as­sez dé­ta­chées; car on sait que sur la pla­tine der­rière cela va être beau­coup plus fa­cile d’être créa­tif avec cette ma­tière là. On pense plus en terme de ma­tière qu’en terme de fi­na­lité. Donc dès la créa­tion le turn­ta­blism est pré­sent dans nos têtes. Et dans la tex­ture des sons aussi. (…) Ce sont pleins de pe­tit dé­tails qui font que l’on pense et que l’on choi­sit les ins­tru­ments en fonc­tion de ce qu’on va en faire sur les pla­tines. La deuxième étape c’est de res­sor­tir les sons et de les ma­ni­pu­ler. Et là par­fois on doit dé­struc­tu­rer com­plè­te­ment ce que l’on avait com­posé à la base. » ex­plique 20­Syl dans une in­ter­view réa­li­sée par la Fnac quelques heures avant leur concert au Ba­ta­clan le 8 fé­vrier der­nier. Cette mé­thode de jeu on la re­trouve dans les pa­roles du mor­ceaux Feel Good com­posé par C2C pour l’al­bum 73 Touches (2005) d’Ho­cus Po­cus : « Scratch posé (…) scrat­chant les bat­te­ments, tra­quant les ac­cents jus­qu’au moindre cra­que­ment, creu­sant le sillon jus­qu’à la feu­trine, et si ça saute ça fi­nit en back-speed. Atom, Greem, Pfel, 20­Syl, les pha­langes cris­pées sur le vi­nyle».
    Quatre DJ ta­len­tueux, par­ve­nus – on pou­vait le croire – au som­met de leur art en 2006 avec une qua­trième consé­cra­tion de rang aux DMC. Et puis… rien. Seule­ment quelques rares ap­pa­ri­tions sur scène, no­tam­ment lors de concerts d’Ho­cus Po­cus, mais pas d’al­bum. Et pa­ra­doxa­le­ment, on ne sau­rait au­jour­d’hui leur re­pro­cher d’avoir pris leur temps. Avec Ho­cus Po­cus, 20­Syl (chan­teur) et Greem (DJ) ont réussi dès 2005 avec 73 Touches et plus concrè­te­ment avec Place 54 (2007) et 16 Pièces (2010), à s’im­po­ser dans le monde du Hip-Hop fran­çais comme l’une des ré­fé­rences ma­jeures. De leur coté, Atom et Pfel ont éga­le­ment connu le suc­cès avec Beat Tor­rent, s’orien­tant no­tam­ment vers des so­no­ri­tés plus élec­tro­niques et puis­santes. Mais la patte C2C n’a ja­mais vrai­ment dis­paru, le col­lec­tif si­gnant un mor­ceau sur chaque al­bum d’Ho­cus Po­cus. Dans l’ordre : Coups 2 Cross, Keep it mo­vin’, Feel Good, Move on, ainsi que les Pièce N°6 et Pièce N°10 de l’al­bum 16 Pièces, res­pec­ti­ve­ment conclu­sions des mor­ceaux Papa ?, et Marc.

    Ce nou­vel EP pour­rait donc être in­ter­prété comme un re­tour de C2C, mais je pré­fère le voir comme une conti­nuité. Une évo­lu­tion co­hé­rente si­non lo­gique. En ef­fet il au­rait été im­pos­sible d’en res­ter là. 20­Syl ex­plique : « C2C n’était pas un pro­jet qu’on avait en­vie de bos­ser entre deux concerts d’Ho­cus Po­cus ou de Beat Tor­rent donc for­cé­ment il fal­lait qu’on fasse une grosse pause et qu’on puisse prendre le temps de le dé­ve­lop­per comme on l’avait en tête. […] On était tous res­tés un peu sur notre faim après les cham­pion­nats (…). Je pense qu’on voit ça dans le sens de faire en­fin cet al­bum dont on a en­vie de­puis quatre ou cinq ans, peut-être même plus… ».

    Après la sor­tie du pre­mier single F-U-Y-A, le EP – équi­valent an­glais du terme Maxi en fran­çais – Down The Road est donc dis­po­nible de­puis le 23 jan­vier. Il com­porte 6 titres : Down The Road, Ar­cades, So­me­day, The Beat, F-U-Y-A, ainsi qu’un remix du titre Down The Road par le DJ Ir­fane du groupe Élec­tro/Hip-Hop Out­lines. Je dé­couvre d’abord Down the Road, aux dé­li­cieuses so­no­ri­tés blues mé­lan­geant gui­tare, cordes ou en­core har­mo­nica. La ryth­mique des dif­fé­rents ins­tru­ments et des voix est dé­struc­tu­rée, mal­me­née par le jeu des DJ sur leur pla­tines, créant un nou­veau rythme, frag­menté par les scratchs qui donnent à ses notes de blues des al­lures de funk. Un ré­gal.

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    Chaque mor­ceau offre une nou­velle pers­pec­tive et fait preuve d’une grande ri­chesse en so­no­ri­tés, ryth­miques, et in­fluences. The Beat laisse trans­pa­raître les pro­fondes ra­cines Hip-Hop nord amé­ri­caines du groupe. So­me­day est plus calme et évo­lue len­te­ment au gré des très fré­quents scratchs, des cœurs, et des per­cus­sions qui rap­pellent les pre­mières pres­ta­tions du groupe. Sur Ar­cades, les scratchs sont plus es­pa­cés et in­at­ten­dus, ve­nant sub­ti­le­ment mettre en va­leur et ren­for­cer l’en­tre­mê­le­ment en­voû­tant des mé­lo­dies. Ce que les quatre DJs nous ont of­fert avec Down The Road est une in­tro­duc­tion en dou­ceur à ce nou­veau grand pro­jet C2C. Après tant d’at­tente il ne faut pas pré­ci­pi­ter les choses. Le but est donc de lais­ser aux fans ou aux nou­veaux au­di­teurs le temps de s’im­pré­gner de ces nou­veaux titres com­plexes. Ceux-ci se­ront pré­sen­tés jus­qu’à l’au­tomne dans une pres­ta­tion dont les pre­mières images montrent des gra­phismes live très tra­vaillés. C’est alors à ce mo­ment que l’al­bum com­plet, com­pre­nant une ving­taine de titres dont cer­tains avec des in­vi­tés en­core te­nus se­crets, de­vrait être lancé. Les C2C nous fe­ront donc pa­tien­ter jus­qu’au bout ; même s’il est vrai qu’après six ans force est de consta­ter que l’at­tente en va­lait la peine.
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    Marc-An­toine Sa­baté