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Rencontre avec Clément Léon R., Maire de la Nuit à Paris

Si vous ne le saviez pas encore, un nouveau maire a été élu à Paris le 12 novembre 2013. Mais pas n’importe lequel, celui de la nuit. En effet Clément Léon R, jeune homme à la dégaine rock and roll mais fan de rap français, a été désigné par les internautes afin de défendre sa conception de la vie nocturne ainsi que celle des principaux concernés, des fêtards aux travailleurs. C’est dans le café Au Clair de Lune que Clément m’a reçu pour un long entretien. Amoureux de la nuit, de la musique, il va sur le terrain, dans les boîtes de nuit et les bars, afin de remettre sur le droit chemin la nuit parisienne et l’ambiance propre à la capitale…

clement_leon_drQue représente le quartier de Pigalle – auquel tu as l’air d’être attaché et où tu traînes pas mal  pour toi, pour la vie nocturne ?

Clément Léon R. : Pour moi, ça représente une bonne tranche de vie, une bonne tranche de rire, un vivier de la vie nocturne, une sorte de laboratoire… Mais qui reste différent de ce que l’on peut trouver à Oberkampf, sur les Champs ou dans d’autres quartiers. A Pigalle, il y a un côté où la nuit se porte bien, elle se « porte-jarretelle », il y a un côté rouge, un côté sulfureux, où théoriquement c’est aussi une partie de la fête à Paris, où déjà dans les années 30 il y avait les maisons closes, où il n’y avait pas encore ce côté sulfureux mais plutôt ce côté festif d’avant guerre…

Et puis après dans les années 70 il y a le côté dance

Donc voilà pour moi ça représente une maison, un laboratoire, un endroit où je me sens bien, un endroit que j’aime, que je veux faire évoluer tout en conservant l’identité qu’il a, il faut continuer à le diversifier, il ne faut pas que tous les bars à putes soient rachetés pour faire des bars, le problème c’est que c’est en train de devenir le cas… Mais bon ça reste un quartier qui doit garder sa diversité, et elle y est un peu parce que t’as quand même un club rock avec le Bus Palladium, t’as un club généraliste qui fait de l’électro parfois avec Le Carmen, t’as La Machine du Moulin Rouge qui fait un truc pas mal porté sur l’électro tout en se diversifiant en faisant des soirées avec O-Five en mode hip-hop, il y a un côté caribéen qui est resté et qui est préservé avec l’Embuscade, qui malheureusement ferme à 2h du matin… Donc voilà c’est un quartier de vie, il représente vraiment une ville, ce que doit être une ville, mais il manque encore des commerces de proximité, de marchands de journaux, etc.

Pigalle by night
Pigalle by night

Londres a décidé, pour 2015, d’ouvrir métro et bus 24h/24 le weekend. Qu’est-ce qui fait, selon toi, que Paris n’ait pas encore appliqué cette mesure demandée par tout le monde, des fêtards aux travailleurs de nuit ?

C : Alors il y a plusieurs choses. Tout d’abord il y a le STIF, le syndicat qui gère la RATP, qui dit qu’il y a un problème d’usure sur les lignes, ce qui est plutôt faux sur les lignes automatisées car il suffirait d’écarter le temps des métros sur la ligne et ça userait moins les lignes, c’est ça le problème. Il y a aussi un problème de fonctionnaires qui ne veulent pas travailler la nuit, mais c’est faux aussi car, oui, il y en a qui sont tout à fait d’accord pour travailler la nuit si tu les payes.

Mais il n’y a pas que le métro, il y a aussi le fait qu’ils ont mis en place un système de Noctilien qui est un véritable merdier, qui est un marasme, la cartographie est très mal foutue, un parisien va compter ses stations de métro, c’est automatique pour nous, mais avec le Noctilien il y a un souci, il faut revoir la cartographie et puis il y a le problème des banlieusards qui doivent rentrer chez eux, et le métro va un peu au-delà de la couronne, donc il faut aussi se pencher sur la question du RER mais c’est avant tout le Noctilien qui pose problème ; peut-être faire un Noctilien intra muros, et un système de Noctilien qui arrive des banlieues, que tout ça ne soit pas aussi mal foutu, avec un point central qui peut rester Châtelet mais aujourd’hui on ne sait pas où sont les arrêts, on ne sait pas comment marche ce truc, c’est pas clair du tout.

Et puis, pour revenir au métro, l’autorisation d’ouvrir les métros toute la nuit comme ils le font pour la Nuit Blanche, ça ne veut pas dire les 14 lignes de métro, t’as les lignes qui sont automatisées, celles qui vont bientôt le devenir, la 2, la 4, la 1, la 14, bientôt la 9… La 6 aussi, car il faut penser à la rive gauche… Donc voilà il faut mettre ça en place, car tout le monde le réclame et personne ne comprend pourquoi ce n’est pas fait, et si  ça ne l’est pas c’est qu’il y a un problème et les gens commencent à en avoir ras-le-bol alors que c’est possible, très clairement.

Justement, par rapport aux négociations, comment comptes-tu faire passer tes idées auprès de la classe politique de façon concrète ? Ta fonction n’a rien d’officiel…

C : Au delà de vous les médias, que j’utilise pour ça, je rencontre également les autorités. J’ai rencontré NKM, un adjoint de Delanoë, j’en ai rencontré plusieurs mais surtout un qui a bien compris ce que j’ai dit, à qui j’ai expliqué que leur Noctilien servait à rien. Tu vois, il était content de leur travail, mais je leur ai dit qu’il y avait quand même un gros souci, je ne suis pas là pour les brosser dans le sens du poil, je suis là pour les faire réagir. Et NKM, c’est pareil, quand je l’ai rencontrée, on a discuté, on a échangé, on va se revoir pour échanger en huis clos, mais en tout cas elle a bien pris conscience de certains soucis. J’ai vu son programme et il y a plein de choses dedans. Hidalgo, j’attends de la rencontrer en vrai, j’espère que ça se fera sous peu. Mais là de toute façon je ne suis pas en train de conseiller, pour l’instant on arrive dans une période de campagne où rien ne va bouger, et ce n’est pas à ce moment qu’ils vont prendre des décisions…

NKM rencontrant le Maire de la Nuit à Paris
NKM rencontrant le Maire de la Nuit à Paris

Parlons un peu des hommes et femmes politiques que tu as rencontrés. Est-ce qu’ils t’ont parlé de leur vision de la nuit, et de la vie qui l’entoure ?

C : J’ai rencontré EELV qui a des propositions assez intéressantes sur la nuit, ils sont conscients du problème. L’UDI, qui a déjà un peu interpellé sur le fait qu’il y avait des problèmes dans le milieu de la nuit. Le Front de Gauche a aussi un programme pour restructurer le monde de la nuit… Voilà, en tout cas, ils ont compris qu’il y avait un enjeu sur la nuit qui est à la fois électoral et économique.

Quand j’ai vu NKM la première fois, elle ne me semblait pas très concentrée puis finalement elle s’est un peu lâchée, elle était à l’écoute. J’ai eu l’impression qu’elle avait pris en compte les problèmes de fermetures administratives, les problèmes d’autorisation.

Maintenant que tu as une « fonction » de maire de la ville, est-ce que ça te donne envie d’avoir une réelle fonction politique ?

C : Alors oui, pourquoi pas, mais alors maintenant ça fait un petit bout de temps que je suis « apolitique ». Donc si c’est le cas, ça serait dans un groupe comme ça. Evidemment que j’ai des convictions sociales, malheureusement je n’ai pas vraiment de convictions politiques, je me suis un peu retiré de ça, je suis un anar de droite, un réac de gauche, et donc si je devais avoir des convictions politiques, ça serait « apolitique », « apartisan ». Je ne prendrai ma carte dans aucun parti, ça existe, depuis Nicolas Sarkozy ça s’est pas mal démocratisé, donc voilà ça serait ça l’idée. Et à partir du moment où c’est un vecteur pour faire évoluer ma ville ou mon pays, oui je pourrais y songer. Avant de me présenter à l’élection je voulais me barrer de Paris, donc là maintenant j’ai l’occasion de faire avancer les choses, et on m’a demandé pourquoi je me barrais, et au final j’ai préféré ne pas abandonner ma ville et lutter pour faire valoir mes idées et celles d’autres personnes qui tiennent à la vie nocturne.

C’est marrant que tu parles du fait que tu aies voulu te barrer de France, car cela m’amène à te demander ce qui différencie selon toi Paris des autres villes « nocturnes » comme Berlin, Londres, Tokyo, Sao Polo, Shanghai, NYC, San Francisco…

C : Il y a Bruxelles aussi ! Chaque ville a sa façon différente de gérer sa nuit, et aucune ne ressemble à une autre. On traite Paris de ville musée, c’est vrai, mais il ne faut pas qu’elle le devienne, il faut qu’elle arrive à retrouver une image qu’elle a perdue, notamment sur la nuit où il y a une âme qu’il faut faire ressortir. Paris a beaucoup de bons clubs qui sont assez difficiles d’accès de part la politique de physionomie qui se pratique à la porte, mais c’est quelque chose de commun à beaucoup de villes…

Paris a aussi beaucoup de lieux qui sont des bars, des cafés, on devrait leur donner des autorisations d’ouverture la nuit pour que les gens puissent y avoir accès tard, avec des tarifs avantageux pour eux, moins élevés qu’en boîte de nuit mais dans un lieu d’échange où l’on peut discuter. Si c’était insonorisé, ils pourraient être ouverts jusqu’à cinq ou six heures du matin, ça redonnerait à Paris une identité différente de Berlin et Londres. Il peut y avoir un grand truc comme le Rex, et puis des cafés comme l’Embuscade qui pourraient être ouverts toute la nuit, puisqu’ils le réclament et qu’ils ont toutes les conditions d’insonorisation pour le faire…

Après on peut aussi s’inspirer des autres villes, on a par exemple un manque cruel d’épiceries de nuit, de kiosques à journaux pour la nuit, de métros. Il faut remplacer tous les petits commerces, je ne suis pas pour la prolifération des bars comme ça peut se faire à Oberkampf, où ils sont complètement débordés niveau sécurité, entre les pickpockets, les agressions sexuelles ; quand les bars ferment à deux heures du matin c’est là qu’il y a tous les problèmes, et le jour où les autorités comprendront ça on aura fait un grand pas. Il faut des endroits dans Paris qui permettent de voyager un peu partout. Et enfin il faut de la restauration qui soit ouverte, diverse et variée.

Enfin, il y a le Grand Paris, où il y a un nombre d’usines, de friches, de stations de métro désaffectées, et même de sous-sols incroyables. Il faut les réinvestir, c’est ce que fait Berlin d’une certaine manière et il faut s’en inspirer. Il faut en faire des lieux de fête qui soient accessibles, qui vivent 24h/24, qui ne soient pas trop difficiles d’accès tant par le lieu que par le prix, comme le 104 aujourd’hui, où tu fais une heure de queue pour avoir une bière à 5€, avec 5000 personnes, alors que tu pourrais en accueillir le double voire le triple. C’est donc pas difficile de faire un lieu disons « social » pour une mairie qui est socialiste.

Soirée du label Minus au Rex Club
Soirée du label Minus au Rex Club

Justement, du fait de toute cette effervescence musicale, entre le Rex, toutes les autres boîtes du côté de Pigalle, les bars de Bastille et Oberkampf, n’as-tu pas peur que la qualité soit omise au profit de la quantité ?

C : Non, parce qu’il y a une demande ! Avec le Rex ça marche parce que depuis 25 ans il y a de la qualité, la Nüba ça fonctionne pour les mêmes raisons même si c’est bien plus récent, le Bus Palladium parce qu’ils proposent un rock générique, un rock commercial, mais il y a en tout cas une qualité d’accueil, alors que ça pourrait être une usine.

En revanche tu as très peu de choses sur le hip-hop, on a fait une soirée trap/hip-hop ici, les gens étaient hyper contents et c’est quelque chose qui n’est pas très diffusé. Il n’y a pas vraiment non plus de jazz… Donc oui, il faut que Paris regorge de différentes cultures musicales, plein de lieux, il faut que ça bouillonne, que ça vive, que les gens voient des choses diverses, variées, qu’ils aient la curiosité d’aller dans un lieu, moi j’adore me balader dans Paris et découvrir un nouveau lieu, qu’il marche ou pas, qu’il plaise ou pas, mais voilà, il faut essayer. Je pense que c’est important qu’il y ait une diversité de choix, une diversité culturelle et ensuite les gens font une sélection assez rapidement.

Quels sont pour toi les films et chansons représentant la nuit parisienne?

C : Hmm, je n’ai pas la vie nocturne parisienne en tête, je peux par exemple te dire que pour moi la notion de fête entre copains, l’échange et la grosse beuverie ca pourrait être le film Un singe de l’hiver tiré d’un bouquin de Blondel, et que la chanson de nuit, toujours dans le même acabit, pourrait être Intoxicated Man de Gainsbourg.

Mais pour ce qui représenterait vraiment la nuit parisienne ça pourrait être Paris Rockin’ de Winston Mcanuff et le groupe Java, ou encore Boulbi de Booba tout  comme Paris by Night de DSL. Et pour le film, je dirais Les morsures de l’aube d’Antoine De Caunes, ou bien C’est arrivé près de chez vous avec Poelvoorde ; bon ça ne tourne pas autour de la nuit parisienne mais pour moi il y a un aspect festif dans ce film. La fête n’est pas que la fête, et la nuit n’est pas que la nuit… Oui je suis un fêtard, mais j’essaie d’éviter de trop donner cette image parce qu’on va me voir comme un branleur, alors que je suis plutôt un épicurien qui vit le jour et la nuit. J’ai cette façon de me comporter de la même manière de jour comme de nuit. Je vois des gens et le jour et la nuit, je travaille le jour et la nuit, même si c’est plus souvent la nuit, sur le jour il y a une continuité, je ne suis pas derrière un bureau toute la journée, et la nuit quand je vais sortir je vais me lâcher, c’est pas à ça que sert la nuit, moi j’en ai pas forcément besoin. Là maintenant en tant que personne publique je réponds à tes questions de façon cadrée, mais si j’avais une discussion sérieuse avec quelqu’un la nuit ça serait la même chose. Il y a une continuité entre le jour et la nuit. Et je rassure les riverains, je ne veux pas faire de la vie le jour la même chose que la nuit, mais je veux qu’il y ait une vie la nuit car il y a une demande, sociale et économique.

Entretien réalisé par Rémy Pousse-Vaillant

Un Commentaire

  • Posté le 17 janvier 2014 à 19:51 | Permalien

    il doit sans doute faire reference a “un singe en hiver” d’antoine blondin? ou bien à zadig et voltaire….

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