PROFONDEURCHAMPS

  • « Reception (Save the date) », lupanar kitsch du désir humain

    «Je ré­ca­pi­tule. En­trez dans une salle de ciné (ici, té­lé­char­gez en VOD, ndlr) : si pour al­ler de A à B, les pro­ta­go­nistes mettent plus de temps que vous ne le sou­hai­te­riez, alors c’est un film porno» (Um­berto Eco, «Com­ment re­con­naître un film porno»)

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    Cher Mon­sieur Ver­diani,

    Fi­gu­rez-vous que : votre pre­mier film, « Re­cep­tion (Save the date) » est un ex­cellent film porno. Le film porno du fu­tur, je di­rais même plus – et un film du col­lec­tif ar­tis­tique «La Zone Éro­gène» (que vous avez créé avec le plas­ti­cien-com­po­si­teur Nils Thor­nan­der) qui plus est.

    Al­lons main­te­nant au vif du su­jet, le dé­sir qui en est la trame. Pour faire très court, «DANS UN PROCHE AVE­NIR», comme le rap­pelle so­bre­ment le gé­né­rique jaune sur fond ga­lac­tique noir (pi­qué d’un globe ter­restre tour­noyant à sa gauche) sur fond de mu­sique ex­tra­ter­restre : en 2016, la moi­tié de la po­pu­la­tion mon­diale a été dé­ci­mée par un vi­rus mor­tel au­quel on a fini par trou­ver un re­mède. Pa­ra­doxa­le­ment, «la pla­nète se porte mieux que ja­mais». Seul bé­mol au ta­bleau de ces len­de­main ra­dieux, et il est de taille : «il est tou­jours aussi dif­fi­cile de cou­cher avec qui l’on veut», car la po­lice des moeurs sé­vit. Et Lu­crèce Bour­geois, avo­cate de re­nom spé­cia­lisé dans les scan­dales sexuels de tous bords, d’or­ga­ni­ser mal­gré tout une gen­tille pe­tite sau­te­rie chez elle et son mi­nistre de mari (Ro­main), au 99e étage de son im­meuble. Tel est le sy­nop­sis.

    «Re­cep­tion» est donc de ce genre de pe­tit film «indé» sym­bo­lique et dé­mer­dard qui réa­lise la ga­geure de dé­ployer un huis-clos post-apo­ca­lyp­tique sur fond en­traî­nant de Sur­prise Party. Et sa mé­ta­phore fi­lée est celle du dé­sir. Chers té­lé­spec­ta­teurs, j’avais dit «film porno du fu­tur», mais ne vous ré­criez pas tout de suite en bran­dis­sant le badge gui­gnol de la po­lice des moeurs ! Je m’en ex­plique.

    RE­CEP­TION TEA­SER 1 from Gilles Ver­diani on Vi­meo.

    En ef­fet, à en croire le mode d’em­ploi du sé­mio­logue Um­berto Eco pour «re­con­naître un film porno», le cri­té­rium est simple comme bon­jour : des «couples qui mettent un temps fou à rem­plir les for­ma­li­tés d’ac­cueil des hô­tels, des hommes qui passent d’in­ter­mi­nables mi­nutes dans l’as­cen­seur avant d’at­teindre leur chambre, des filles qui sa­vourent des li­queurs mul­tiples et va­riées ba­ti­folent en nui­sette et fi­nissent par s’avouer qu’elle pré­fèrent Sa­pho à Don Juan». Chers té­lé­spec­ta­teurs, sa­chez que vous y ver­rez tout ceci : une ky­rielle de couples kitsch et de sor­dides cé­li­ba­taires qui tardent à ar­ri­ver à bon port, quelques scènes d’as­cen­seurs (et d’at­tente) puis­qu’il faut bien se far­cir les 99 étages (avant de par­ve­nir au 7e ciel), des cock­tails pé­tillants, co­lo­rés et far­fe­lus ad li­bi­tum pour main­te­nir une at­mo­sphère de béate ébriété (dont le trop fa­ci­le­ment sym­bo­lique : «Deep In­side», dont on re­pren­dra sans nul doute un doigt), et même, des «nui­settes» échan­crées, fu­tu­ristes et bi­gar­rées si­gnées pour la plu­part Ame­ri­can Ap­pa­rel.

    Du porno ? En té­moigne ces cu­rieux et ca­va­liers dia­logues entre les quelques 19 pro­ta­go­nistes du film, tan­tôt cé­li­ba­taires, tan­tôt en couple (l’un n’ex­cluant pas l’autre, au contraire). Si­tôt l’ap­pa­ri­tion d’un in­connu dé­braillé et mus­clé (Ra­phaël, im­pro­bable «gar­dien d’ani­maux en Afrique», vêtu d’un fruste dé­bar­deur) qui sonne mys­té­rieu­se­ment et in­opi­né­ment à la porte de Lu­crèce Bour­geois, alors qu’elle fi­nit d’or­ga­ni­ser la Re­cep­tion qui aura lieu au 99e étage de son im­meuble :

    «-Vous ve­nez de loin? (Lu­crèce) -Du sud. -Vous de­vez avoir soif, que di­riez-vous d’un verre? -Avec plai­sir. -Eh bien, ve­nez ce soir. Je re­çois des amis. -J’n’en ai au­cun ici. -Je fais d’beaux cock­tails. -J’ai en­vie d’y goû­ter. (très sug­ges­tif) -À tout à l’heure, Ra­phaël. -Ouais (as­piré)».

    Ou en­core, le duo formé par les deux char­mants «as­sis­tants de ré­cep­tion» se prête -mal­gré l’une- au jeu d’équi­voques gra­ve­leuses :

    «-J’adore se­couer moi, pas toi? (tchick tchick de ma­ra­cas pro­duit par le cock­tail) (José) -J’te laisse ce plai­sir. -Tu veux qu’j’te se­coue. (…) Voilà, j’me lâche. Pschitt. Oh aaah.» (ono­ma­to­pées à la Schweppes)

    En­fin, je vous re­mer­cie pour trois dé­tails qui m’ont tout par­ti­cu­liè­re­ment tou­ché dans ce théâtre du dé­sir hu­main que vous avez pa­tiem­ment ci­selé et tramé en ce huis-clos fu­tu­riste : un dé­tail tech­nique, dé­tail dû à la non-syn­chro­ni­sa­tion pho­né­tique de l’as­pect la­bio-mo­teur et de l’as­pect pu­re­ment acous­tique, ou pour le dire en des termes moins bar­bares, le pe­tit ef­fet de «play­back» des lèvres et de la voix. Deuxiè­me­ment, jus­te­ment, et c’est ici le vif du su­jet, des 19 su­jets de ce film : com­ment ar­ri­ver à faire consis­ter 19 per­son­nages au­tour de la thé­ma­tique du dé­sir? Der­niè­re­ment, le kitsch, oui, le kitsch, Re­cep­tion est un film as­su­ré­ment kitsch, à l’ins­tar des ba­bioles et bre­loques qui pendent aux doigts et aux cous des in­vi­tés de la Ré­cep­tion, et la rim­bam­belle dee gad­gets fu­tu­ristes («Go-Go-Gad­geto mu­sique», au­rait pu dire sans fan­tai­sie DJ «Faus­tine», per­son­nage au vi­sage pour le moins gla­cial en charge du mixage mu­si­cal pour les in­vi­tés sur sa bras­sière Da­vid Guetta des an­nées 3000).

    • Le film est dis­po­nible en VOD ici

    À quoi, je ré­pon­drais briè­ve­ment, puisque le spec­ta­teur qui aime les films de science-fic­tion por­nos, kitschs et en­ta­mant une pe­tite phé­no­mé­no­lo­gie du dé­sir (se) doit (de) re­gar­der ab­so­lu­ment ce film par lui-même.

    1)  Punc­tum : ce qui me point, ce qui me touche, c’est que la voix (se) dé­colle ainsi du corps, et qu’il y ait à ce point du jeu entre eux que leurs peaux se frottent. Barthes di­sait ceci de la voix et de son grain dans le Plai­sir du texte : «ça râpe, ça gré­sille, ça coupe, ça jouit». Et c’est ce qu’on res­sent sans doute du fait de cette non-syn­chro­ni­sa­tion voix-lèvres, une voix sor­tie de nulle part et qui s’éro­tise à n’en plus fi­nir. On pense éga­le­ment à la voix de Scar­lett Jo­hans­son dans le Her de Spike Jonze, un phé­no­mène vo­cal éro­tique qui se pas­sait jus­te­ment to­ta­le­ment du corps dans sa mue pu­re­ment vi­bra­toire. En ef­fet, la voix de Scar­lett Jo­hans­son était celle d’un pro­gramme in­for­ma­tique dé­pourvu de chair : im­pos­sible éro­tisme. Oui, il faut sa­voir faire avec les ac­ci­dents tech­niques. Et c’est très bien fait.

    2)  Un film sur le dé­sir, sur l’éro­tisme, sur le flirt, la drague, sur l’ho­mo­sexua­lité, sur l’équi­voque, la trans­gres­sion, ex­cu­sez-moi de m’em­por­ter, mais c’est un peu tout ça, et en­core, j’en ou­blie. D’une part, ce grain de la voix dans le­quel on peut re­trou­ver un éro­tisme pi­quant et poi­gnant re­joint si­mul­ta­né­ment, ou plu­tôt s’in­carne vé­ri­ta­ble­ment dans ce pre­mier té­ton rose et dur qui pointe à tra­vers l’eau gru­me­leuse et sau­mâtre de la salle de bain dans la sé­quence d’ou­ver­ture du film (ta­bleau : «Lu­crèce Bor­gia pre­nant son bain»). L’équi­voque sa­vam­ment en­tre­te­nue per­met à ce lu­pa­nar par­fois un brin asep­tisé (sexe ré­gle­menté : on prend la tem­pé­ra­ture en se met­tant des doigts, on ad­mi­nistre du sexe pour pré­ve­nir d’une fièvre dé­vo­rante comme on pren­drait un do­li­prane) de par­ve­nir à la trans­gres­sion ul­time : le flot de cruauté et de cru­dité dé­fer­lant de la bouche de la jeune Oriane sous le coup de l’hypno-ca­tho­lique (confes­sion et «as­so­cia­tion libre» : dé­luge d’in­sa­ni­tés : «jouir, jouir, et jouir», Oriane n’a que ce mot à la bouche). Un peu de dé­sir tri­an­gu­laire, avec un mari ja­loux et une jeune li­ber­tine. Un peu de co­ming out, juste après que la sor­tie du pla­card de l’agent de la po­lice des moeurs (on rit : il sort de nulle part, il y a co­ming out).

    3) Re­cep­tion, en­fin, est un film kitsch. Mais un bon film kitsch, plus qu’un film bien kitsch. Dans ses notes sur le kitsch, Her­mann Broch rap­pelle ceci, à sa­voir : qu’il y a certes du mau­vais kitsch, mais qu’il y en a aussi du bon. Des pis­to­lets en plas­toc en guise de flingues du fu­tur, des bras­sières ar­gen­tée en guise de nec plus ul­tra de la sono, etc etc. Du kitsch, en veux-tu, en voilà! Mais alors, où peut se mou­voir le dé­sir, sous ce dé­luge de kitsch com­passé : on pense à une très belle scène de dis­pute entre Lu­crèce et son mari, et on ne peut plus conve­nue, que vient mettre en branle, un jeu de faux rac­cords et de ré­pé­ti­tions trou­blant, comme pour si­gni­fier la ja­lou­sie au bord de la rup­ture! Tou­jours, tou­jours, à tra­vers ce dé­cor plas­toc et bi­garré qui fleure bon le fu­tur fac­tice, un sen­ti­ment de vé­rité sur le(s) dé­sir(s) : oui, ici, sans doute, se trame la va­riété des dé­sirs, sans par­ve­nir à leur ul­tima dif­fe­ren­tia, couples s’en­la­çant sans souci des sexes et des couples, sous la fé­rule d’une ca­tas­trophe pla­né­taire dif­fi­ci­le­ment ex­pli­cable consis­tant en un ren­ver­se­ment des champs ma­gné­tiques (qu’on ait le «No­bel en poche», comme la mari de Lu­crèce ou pas, on n’y com­prend rien). Dans ce lu­pa­nar kitsch, à tra­vers les gerbes d’eau et les qui­pro­quos, de­meure la ques­tion du rap­port sexuel.

    Merci mon­sieur Ver­diani pour cet ex­cellent film porno. Ou soyons plus poli, la po­lice des moeurs sé­vit peut-être en­core à notre époque, merci pour cette mé­ta­phore fi­lante du dé­sir.

    Mat­thieu Par­lons

    Re­cep­tion (save the date), écrit et réa­lisé par Gilles Ver­diani en 2014
    avec Moana Ferré, Tony Har­ris­son, Luna Pi­coli-Truf­faut, Kim Schwarck, Mat­thias Van Khache, Phi­lypa Phoe­nix, Shadé Abayomi, Ri­chard Bar­to­lini, Ma­rina Be­ne­detto, Sté­phane Bris­set, Ana Bu­di­mir, Da­mien Ga­jda, Del­phine Hec­quet, Zou­heïr Ze­rhouni
    Sons et mu­sique : Nils Thor­nan­der