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Miyazaki : l’amour orchestré par le vent

Le vent se lève, il faut tenter de vivre (Paul Valéry)
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Depuis qu’il est enfant, Jiro Horikoshi rêve du ciel. Les avions le passionnent, mais il ne peut pas les piloter car sa myopie l’en empêche autant que de voir les étoiles filantes. Alors, s’il ne peut pas s’envoler, le petit “garçon japonais” prend une décision : créer de “beaux avions”, devenir un artiste. S’envoler dans ses rêves. Il deviendra donc ingénieur.
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Le maître japonais de l’animation Hayao Miyazaki a ainsi décidé de quitter le cinéma. Et il le fait avec un dernier film bouleversant, dont la force tient autant de sa beauté graphique que de l’épure qui la caractérise. Avec Le Vent se Lève, le cinéaste japonais ne fait pas qu’illustrer la phrase de Paul Valéry qui offre au film son titre, il réalise une fable à la fois profondément humaniste et terriblement sombre sur l’accomplissement des rêves, la création et ses conséquences. Et évidemment, au centre de tout, la passion (celle pour les avions) et l’amour (celui pour Naoko) et la difficulté de concilier les deux.
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Le vent, dans le dernier film de Miyazaki, s’insuffle partout. C’est ainsi que le cinéaste met en scène une histoire d’amour orchestrée tout entière par le vent, depuis la rencontre entre les deux personnages (le chapeau qui s’envole) jusqu’à leurs retrouvailles (c’est une ombrelle, cette fois, qui s’envole). La naissance du sentiment amoureux est ainsi traité comme l’envol d’un avion de papier vers le ciel : aucun mot n’est prononcé, il n’y a que la légèreté de l’air qui prédestine ces deux âmes à s’aimer.
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Avant toute chose, il me semble que Miyazaki a voulu rendre un magnifique hommage à la femme amoureuse (c’est une femme, c’aurait pu être un homme, peu importe : celui ou celle qui accompagne), à Naoko, merveille de générosité et de tendresse. Ce n’est probablement pas un hasard si c’est elle qui est présentée sur l’affiche du film. L’urgence de vivre sa vie, d’en profiter pleinement, est contenue toute entière dans ce personnage qui incarne le plus grand sacrifice que l’on puisse faire, celui de la vie pour l’amour. Dotée d’une patience absolue, Naoko accompagne l’artiste dans son logis, dans ses nuits et dans ses rêves, contre tout semblant de raison qui devrait la pousser à se soigner à la montagne de sa tuberculose. Mais le vent se lève, il faut tenter de vivre. “Chaque moment passé ensemble nous est très précieux”,explique Jiro à sa petite sœur qui lui reproche son manque d’attention vis-à-vis de sa femme. C’est surtout qu’isolé dans sa passion, perdu dans le ciel de ses fantasmes, égoïste sans s’en apercevoir, Jiro ne se rend pas compte encore, tant que sa femme est encore là pour lui tenir la main pendant qu’il travaille (la plus belle scène de tout le film), que le vent ne se lève pas que pour l’amour et la beauté.
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Il souffle aussi pour ravager et pour détruire. Perdu dans son obsession, Jiro oublie que ses œuvres sont d’abord des machines de guerres. Dans la première scène du film, les bombes font chuter le jeune héros dans le ciel.  La création vient main dans la main avec la ruine. Pourtant, à aucun moment le jeune artiste ne semble bien comprendre le monde dans lequel il vit : “Contre qui le Japon fait-il la guerre ? Contre qui l’Allemagne fait-elle la guerre?” Toutes ces questions, toutes ces tempêtes que le Japon doit endurer, depuis le grand séisme de Kanto en 1923 en passant par la crise économique puis politique, glissent sur Jiro, obnubilé qu’il est par créer son oeuvre. Jiro est un rêveur, et le rêve est beau mais il est aussi, à son insu, destructeur.
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Il faudra finalement une tragédie, et le vent encore, cet étrange rumeur venue des montagnes, pour faire réaliser à Jiro son impuissance et, peut-être pire encore, tout ce qu’il n’a pas vécu. Ainsi, lors d’une scène d’une poésie inouïe, le regard de l’ingénieur, enfin, pour la première fois, se détourne du ciel. Mais voilà, il est trop tard. Car entre suivre ses rêves ou bien vivre sa vie, Jiro a dû choisir. Or la question que pose Miyazaki est bien plus complexe, et elle tient justement de cette dualité : qu’est ce que cela veut dire exactement que de “vivre” ?
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La grande intelligence du film, et c’est aussi de là que vient sa puissance émotionnelle, est de ne pas donner de réponse catégorique à cette question. Miyazaki décide de rester profondément attaché (“indulgent” pourront dire certains) à son personnage, comprenant ses choix (probablement parce qu’il en a faits lui-même de similaires) autant qu’il perçoit avec lucidité les sacrifices qui les accompagnent.
Pourtant, de l’oeuvre de Jiro, il ne reste plus rien. Aucun n’est revenu, souffle-t-il à Caproni dans son dernier rêve. Mais les avions sont des rêves magnifiques et maudits à la fois, lui répond l’ingénieur italien. Tu as profité au maximum de tes “dix années de créativité”. Cours rejoindre ta fiancée désormais. Car le vent se lève, et il faut -encore- tenter de vivre. Tant qu’il est temps.
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Eliott Khayat